mercredi 25 mars 2009

Trop grande affluence d'aventuriers


Trop grande affluence d'aventuriers

Quelles professions présentent le plus d'avant
ages

Les vaisseaux qui arrivent d'Europe, non seulement apportent trop de marchandises; mais ils débarquent trop de passagers. Si vous êtes maçon, charpentier, menuisier, forgeron, etc., partez pour la Havane ou pour tout autre port de l'île de Cuba, vous êtes certain d'avoir de l'emploi. Le meilleur métier est celui de maçon. Tous les bâtiments des habitations avaient été jusqu'à ces dernières années construits en bois ou en terre, ou avec des spathes et des palmes de cocotiers. Un accroissement rapide de prospérité exige qu'ils le soient aujourd'hui à chaux et à sable.

Tous les métiers qui ont quelque rapport avec la bâtisse procurent de bons salaires. Le plus grossier Limousin peut trancher de l'architecte. Mais voici deux conseils qu'il est utile de donner. Un marchand vous propose-t-il un ouvrage , à faire, soit à sa maison de ville, soit à son habitation, et le prix vous convient-il?

Acceptez sans inquiétude aucune. Si c'est un propriétaire qui ne soit pas dans le commerce, prenez quelques informations. Si c'est un noble, arrangez-vous de manière à n'être pas de beaucoup en avance avec lui. Les huissiers ne pourraient pas pénétrer dans son auguste demeure ; vous ne pourriez avoir recours que sur ses récoltes ; mais on trouverait moyen de les enlever à votre insu, et vos justes poursuites vous donneraient, dans une certaine sphère de gens, l'air d'un malhonnête homme.

Il y a aussi un autre inconvénient que l'amour du travail doit pourtant mépriser. C'est qu'on est obligé de transporter son chantier à des distances quelquefois très considérables, comme qui dirait à 30, 40 ou 50 lieues. Mais on a des chevaux, et l'on va. Il est d'usage qu'un simple ouvrier emploie ses premières économies à s'acheter un cheval.

Les ouvriers, dont les travaux n'ont pas de rapport avec l'agriculture ou la bâtisse, feront bien de ne pas tenter le voyage outremer. Les hommes de couleur du pays exercent tous les métiers sédentaires; quelques-uns travaillent assez bien, et comme ils vivent très frugalement, ils peuvent lutter avec avantage, pour le prix de la main - d'œuvre, avec des ouvriers européens qui boivent beaucoup de vin, et dédaignent les patates et les bananes.

J'ai bien ri quelquefois de ces pauvres ouvriers d'Europe qui veulent toujours passer pour les premiers de leur profession. Moins la pratique de leur métier réclame de talent, plus ils prétendent en avoir. Ce sont en général les êtres les plus orgueilleux, les plus vains et les plus sots de tous ceux qui passent aux colonies.

Un boulanger français qui, à la vérité, fait assez bien ses affaires, n'a-t-il pas l'audace d'exiger, quand il veut fumer un cigare, que le nègre ou la négresse à qui il demande du feu, le lui présente à genoux. Ce même homme ne crut-il pas nous donner un jour une preuve de sa toute puissance en faisant mettre culotte bas à un de ses esclaves, et en voulant le fustiger devant nous sans motif et pour s'amuser !

Que ferait-il donc s'il était empereur de Maroc, ou si ses esclaves ne lui coûtaient rien? En général, ces pauvres gens sont très à plaindre quand le sort les fait tomber au pouvoir d'hommes qui, en Europe, étaient peut-être de pire condition qu'un nègre.

En pays étranger, on ne peut pas éviter tout point de contact avec ses compatriotes. On espère quelquefois trouver de l'agrément dans la conversation de ceux qui parlent notre langue maternelle ; eh bien, ma mauvaise étoile a voulu qu'à la Havane, soit parmi les gens de la langue d'oc., soit parmi ceux de la langue d'oil, j'aie toujours trouvé, à part quelques exceptions, ou un fat, ou un bavard, ou un ignorant, ou un escroc, ou un ivrogne. Ma santé, Dieu merci, a toujours été parfaite; les seuls maux de tête que j'ai eus m'ont été donnés par l'étrange loquacité de certains compatriotes qui semblent n'être allés dans le Nouveau Monde que pour y babiller sans fin. On dirait que le Parisien, avec ses calembours, le Provençal, avec ses bouffonneries usées, le Gascon, avec ses forfanteries, se sont donné le mot pour outrer les ridicules qu'on leur reproche. Des individus qui furent toujours très obscurs et très peu pensants prétendent avoir quitté la France parce que le nouvel ordre de choses ne s'accorde point avec leurs idées; et la plupart de ces individus sont des garde-magasins ou des infirmiers d'armée : d'autres veulent intéresser en se donnant pour victimes; et certes ni l'air ni le caractère de ces messieurs ne rappellent ces images de proscrits que l'antiquité nous a transmises, et qui nous apparaissent si belles en quelque sorte de malheur et de gloire. 11 est vrai que, si, parmi les véritables exilés, tous ne sont pas des personnages notables, ce n'est pas tout-à-fait leur faute. On a trop étendu en ces derniers temps l'illustration du malheur, et l'étranger, en voyant certains hommes, n'a pas dû comprendre pourquoi on les avait craints.

Mais ce n'est pas seulement parmi les nouveaux arrivés qu'on trouve tant de personnages ridicules ou même dangereux; il est des hommes qui ont couru d'une colonie à l'autre, et qui n'ont fait que se corrompre et s'engueuser davantage , si l'on peut dire. Combien de fois le cœur vous soigne d'entendre reprocher à nos compatriotes des faits peu honorables, et dont il est impossible de contredire le récit!

Il serait à désirer que la présence d'un consul de notre nation commandât une réserve salutaire aux aventuriers , et inspirât plus de confiance aux compatriotes honnêtes*.

* Ce vœu a été exaucé depuis.
En attendant, les Français bien établis et jouissant de quelque réputation, se tiennent constamment à l'écart de leurs compatriotes qui arrivent, et n'admettent chez eux que des gens d'un nom connu, ou qui ont à présenter de bonnes lettres de recommandation.

L'ancienne et célèbre hospitalité des colonies ne se trouve plus pour les Français que chez quelques habitants de leur nation, qui, vivant toujours à la campagne, éprouvent le besoin d'entendre les doux accents de la patrie et le récit des grands événements dont elle a été le théâtre. Il en est même, quoiqu'en petit nombre, dont l'hospitalité, toute de bienveillance, n'a pas même ce motif de noble curiosité ; et tous les Français qui ont fait quelque séjour à la Havane appliqueront surtout cet éloge à monsieur Tourtour, Provençal, de Brignoles ou des environs, très jovial et très aimable, dont l'habitation, située sur un des chemins les plus fréquentés de la colonie, est considérée par les voyageurs français et même espagnols comme une espèce de caravanserail.

mardi 24 mars 2009

Des créoles françaises

Des créoles françaises
De leurs mœurs et de leur jargon


Ayant parlé diverses fois des blancs réfugiés de Saint-Domingue, il serait messéant de ne pas consacrer quelques lignes au souvenir des femmes de couleur de cette île, également réfugiées dans celle de Cuba ; messéant ! plus que cela ; de ma part, ce serait ingratitude : non qu'aucune d'elles, pour trois ou quatre piastres par Jour, ce qui est un peu cher, ait pris soin de ma santé ; non que leur grotesque et détestable jargon ait eu pour moi l'effet de la voix des sirènes ; non qu'à leur aspect j'aie senti se placer sur mes yeux ce bandeau mystérieux, admirable et nécessaire précaution de l'amour, mais parce que Marie-Claire S…, une amie, la meilleure des amies, j'ai presque dit une sœur, m'attendait parmi elles. J'avais déjà distingué Marie-Claire S à la beauté de sa taille, un soir qu'elle traversait en canot de Casa-Blanca au quai de la douane ; mais j'étais loin de penser que cette superbe femme eût l'âme si belle et si bonne. Elle a su depuis me distinguer à son tour, parce que je lui ai paru un homme exempt de préjugés inhumains ; et certes, à ce titre, je me sais gré d'avoir mérité son attention. Marie-Claire S… est griffonne, c'est-à-dire qu'au lieu de descendre du noir au blanc, elle est remontée du blanc au noir, étant née d'un mulâtre et d'une négresse. Très jeune encore, elle avait fait deux fois fortune dans le commerce, soit au Port-au-Prince, sa patrie, soit à la Havane, dans un premier séjour ; mais aucun des revers qui ont assailli les malheureux colons de Saint-Domingue ne l'a épargnée. Des malheurs particuliers se sont joints contre elle aux malheurs communs. Elle avait épousé Charles S, fils d'un de ces Allemands laborieux qui s'étaient établis à Bombarde près du Mole Saint-Nicolas. Après quelques années de l'union la plus douce, Charles S avait péri sur mer avec une partie de la fortune qu'il avait acquise par beaucoup de travail, et en bravant de nombreux dangers. Les larmes que son épouse lui donne encore tous les jours font, à mon avis, son plus bel éloge. J'ai entendu bien des blancs mépriser la mémoire de Charles S…, parce qu'il avait donné sa main à une femme noire dont il possédait le cœur; en d'autres occasions pourtant, ces mêmes hommes se montraient fort attachés aux idées libérales. En vérité, pour voir toujours un peu moins clair dans les mystères du cœur humain, on n'a qu'à fréquenter un plus grand nombre d'hommes, et pour n'y connaître plus rien du tout, peut-être faut-il faire un voyage aux colonies.

L'horreur pour le mélange des couleurs, eu mariage seulement, est si forte à la Havane, qu'une quarteronne française dont la fille, aussi blanche qu'une Circassienne, était recherchée dans des vues honnêtes, par un jeune homme de Bordeaux, ne put faire descendre la grâce du sacrement sur le couple amoureux qu'en reniant la jeune personne pour sa fille.

A la Havane, ce sont les femmes de couleur françaises qui s'entendent le mieux à donner des fêtes. Aussi leurs l'êtes ne sont-elles jamais sans intention. Durant le carnaval, leurs maisons respirent la joie ; mais dès que les fortes chaleurs arrivent, ces demeures si gaies se transforment en tristes infirmeries où gisent quelquefois en même temps des malades, des agonisants et des morts. C'est là qu'une infinité de malheureux voient se dénouer le drame de leur vie ; c'est là que disparaissent les derniers des écus qu'on a apportés de France : véritable temps de moisson pour ces femmes qui ne ressemblent guère aux sœurs grises, et qui passent pour très intéressées. Quelques-unes pourtant font exception, et plus d'un malheureux qui leur a dû la vie ne peut leur offrir en retour que de l'attachement, et quelquefois ne leur fait espérer rien du tout.

Au métier de garde-malade, elles joignent celui de blanchisseuse et de lingère. Celles qui peuvent disposer de quelques fonds achètent des pacotilles et les détaillent chez elles, ou les font vendre par les rues. Voilà pour les mamans, ou du moins pour celles qui ont abjuré toutes prétentions.

Quant aux jeunes personnes, elles sont élevées avec tout le luxe que les gains de l'année permettent. On leur fait entendre de bonne heure que plaire doit être pour elles une spéculation de l'esprit plutôt qu'un besoin du cœur. Aussi connaissent-elles prématurément toutes les ruses de la coquetterie, toutes les ressources de la toilette, et l'on ne dirait pas qu'elles tendent leurs filets à deux mille lieues de Paris, tant elles montrent de savoir faire ! Il n'est pas jusqu'à leurs noms qui ne soient un piège. Ce sont des Zélia, des Délia, des Zutmé, des Zelmire, des Zéphire, et tout ce qu'on peut imaginer de plus harmonieux en ce genre.

Mieux avisées que leurs mères, elles ont deux langages à leur disposition, le créole et le français.

On pense bien qu'un esprit de conquête si général donne lieu à des rivalités, à des querelles, à des guerres sans fin, où les jeunes personnes agissent comme souveraines, et les mamans comme ministres. Jamais le commérage ne s'était montré à moi sous un jour plus odieux. Ce ne sont pas des piqûres d'épingle ; on darde l'aiguillon, on enfonce, on tourne le poignard.

Tu ne seras jamais confondue avec toutes ces femmes, douce et bienveillante Marie-Claire ! Dans ta première jeunesse, tu ne songeas point sans doute à renier tes modestes noms ; jamais sans doute des idées de faste ne troublèrent ton esprit ; jamais les sottes appréhensions d'une âme envieuse n'empoisonnèrent ton bonheur ; car jamais je n'ai entendu sortir de ta bouche aucune parole que la prudence, la bonté, disons même la charité chrétienne, eût pu désavouer. Les pratiques religieuses auxquelles les femmes de couleur sont généralement assez fidèles ne sont pas chez toi de vaines simagrées. On sent qu'elles partent de ton cœur, ces paroles consolatrices de la religion, que tu adresses avec tant de charme aux infortunées qui viennent te demander un conseil ou te confier leurs peines. Combien de fois de pauvres femmes esclaves sortirent de ta maison plus résignées à leur sort ! Combien de fois des maîtresses impatientes ou peu modérées apprirent de toi le secret important d'unir la douceur à la fermeté, la prudence à la force !

Le jargon créole ne me déplaisait point dans la bouche de Marie Claire S L'amour s'accommode assez bien de ce langage pour ainsi dire enfant : l'amitié serait-elle plus difficile ? Il est pourtant bon de faire connaître aux étrangers certaines particularités de cet idiome. Si une Créole française vous dit par exemple qu'elle vous aime trop, ne voyez pas dans cet adverbe l'intention d'exprimer un excès de sentiment ; trop ne signifie ici que beaucoup, et, pour certains hommes et de la part de certaines femmes, ce beaucoup souvent n'est pas assez. Vous prie-t-elle de lui nouer sa robe, elle vous dit amarrez-moi, ou mieux, marrez-moi. Veut-elle se débarrasser des mains d'un poursuivant trop vif, elle s'écrie : Larguez-moi. Il faut avouer que ces expressions, et bien d'autres que je pourrais citer, sont fort drôles. Cependant quel est le langage si rebelle que le sentiment ne sache adoucir, quel est le terme si baroque dont le cœur ne puisse vire une expression touchante ? Cet effet magique du sentiment, on le reconnaît dans quelques chansons créoles que je citerais, si le créole pouvait être lu.

lundi 23 mars 2009

Promenade au Campo santo

Promenades au Campo santo

La belle afflig
ée


Cependant je recevais quelquefois des lettres de mon ami, et je lui répondais. Un ariero * de Guanajay, qui venait souvent à la Havane, se chargeait de porter notre correspondance. Dans une de mes lettres, je lui rendais compte de quelques promenades que j'avais faites au Campo Santo. Depuis le départ de mon ami, et un peu avant que j'eusse formé une liaison plus suivie avec la bonne Mme S…, le Campo Santo m'attirait par je ne sais quel charme de mélancolie mêlé de souvenirs douloureux et d'inquiétude.

* Conducteur de mules.


Je marquais à mon ami l'impression que faisaient sur moi les ravages d'un climat funeste, et les adieux éternels qu'il me fallait recevoir chaque jour ; puis je disais :

« Et toi, capitale de ma nation et du monde éclairé, faut-il donc que je renonce à goûter dans ton sein les jouissances que les beaux arts procurent ! Je ne verrai donc plus les Français, mes compatriotes, faire oublier, par la délicatesse de leur goût, par l'aménité de leurs mœurs, qu'ils savent être, quand on les irrite, la terreur du monde par leurs armes ; je ne reverrai donc plus ces amis occupés d'aimables études !

Mais pourquoi me livrer ainsi à de noirs pressentimens? J'ai franchi l'enceinte funéraire; cette bordure de bambous, saules pleureurs du Tropique, ces obélisques de la mort ont disparu; tous ces emblèmes lugubres, ces ossements entassés, -ces fosses ouvertes et qui auront bientôt reçu leurs hôtes nouveaux, tout ce triste spectacle n'afflige plus mes yeux. Me voilà dans l'ancien jardin de l'évêque, parmi des bosquets de rosiers. La longue allée que je parcours est bordée d'orangers en fleurs; les plus suaves parfums s'exhalent de toutes parts; l'air que je respire rafraîchit mes sens; le calme le plus parfait règne autour de moi ; à peine une^ brise légère balance les palmes de ces beaux cocotiers : ces palmes, à la porte d'un cimetière, ne semblent-elles pas me dire que la mort est un triomphe?.... »

Voici d'autres fragments de mes lettres à B....

«Je suis retourné plusieurs fois au Campo Santo, Depuis quelque temps, il est devenu le lieu de mes promenades habituelles. J'y ai vu de bonnes gens prier pour des morts dont la mémoire leur est chère. Il est surtout deux femmes que j'y rencontre toujours et qui m'ont fait une impression singulière. L'une est âgée, vêtue de noir; l'autre est jeune, elle est vêtue de blanc et paraît être la fille de la première. Elles prient ensemble soit à la grille de la chapelle, soit devant une fosse que l'herbe nouvelle n'a pas encore recouverte. Une fois j'ai vu la jeune femme apporter une petite bouteille d'eau bénite, et comme la fosse est un peu loin du treillage en bois qui enclot les compartiments divers du Campo Santo, un gros homme qui vient aussi là quelquefois, a franchi l'enceinte et répandu l'eau bénite sur la fosse, en prononçant une courte prière. Il a dit ensuite quelques mots à ces dames, les engageant à se consoler, et la plus âgée, sortant sa tabatière, la lui a présentée. Cette prise de tabac, offerte tout en priant, m'a choqué un peu, et l'intérêt que je prenais à la vieille dame s'est affaibli.

» Les morts sont amenés dans un char. Quand c'est une personne riche ou distinguée, le char est escorté non seulement des esclaves nègres attachés à l'entreprise des convois funéraires, mais encore des domestiques de la maison en grande livrée. Les parents, les amis, les clients suivent dans des volantes. La marche du convoi est assez grave; mais à peine a-t-on jeté les premières pelletées de terre sur le cadavre, que parents, amis, clients, tous sont déjà remontés dans leurs volantes, et ils retournent avec une vitesse impatiente à leurs affaires ou à leurs plaisirs.

» J'allai au Campo Santo un jour qu'on avait tiré la loterie. Un nègre bosale, employé dans l'établissement, me pria d'examiner ses billets: il croyait avoir gagné le gros lot. Cet homme, qui voit tous les jours et si souvent par jour à quel terme aboutissent les grandeurs, les richesses, tient donc à la fortune tout comme un autre.... !

» Je suis retourné au Campo Santo, en passant par la Salud. Les palmes des cocotiers ont été coupées ; il n'est resté que les flèches. Ces arbres maintenant ressemblent à des candélabres, triste ornement d'un cercueil. Le paysage est devenu sombre et mélancolique. Cet agréable jardin que je traverse, et dont l'allée se prolonge jusqu'à la chapelle du Campo Santo, est donc comme la plus belle vie dont l'unique perspective est la mort! Au-delà du Campo Santo se déploie l'immense Océan ; des vaisseaux y naviguent à pleines voiles ; et nous aussi nous navigons à pleines voiles sur l'Océan du monde, mais au moindre coup de vent.... Heureux, heureux ceux qui déjà sont arrivés au port ! De jeunes filles folâtrent dans ces bosquets de rosiers. Hâtez-vous, hâtez-vous, jeunes filles, jouissez des jours de calme qui vous restent encore ; les orages viendront assez tôt ; la mort peut-être, l'impitoyable mort vous traitera comme vous traitez ces fleurs qui vous ressemblent. Ah ! n'effeuillez point ces roses, elles n'ont qu'un jour à vivre, et cette courte existence, vous l'abrégez encore ! Plus loin, des vieillards sont assis sur des bancs; à leurs pieds, un ruisseau fuit et murmure. Oh! ceux-là doivent être rassasiés de la vie ; je n'oserais pourtant pas les interroger sur ce point… Mais je vois déjà les deux dames. Elles ont quitté la chapelle et s'avancent vers la sépulture qui renferme l'objet de leurs regrets. Leur vue a tant soit peu rasséréné mon âme; ma tristesse est devenue plus douce ; l'aspect de cette affliction, causée par une perte récente, a dissipé en partie mes vagues douleurs.

» Je ne sais comment cette fois, même avant d'être arrivé plus près d'elles, je me figurai la jeune femme plus belle et plus touchante qu'elle ne me l'avait encore paru. Je me rappelai, en la voyant s'avancer, ces vers du Dante :

A noi venia la creatùra betta
Bianco vestita, e nettafaccïa quale
Par tremolando mattutina Stella *.


* Cette belle créature s'avançait Vers nous, vêtue de blanc et semblable à l'étoile qui paraît trembler dans le» vapeurs du matin.


» En passant à côté d'elle, j'ai cru lire dans ses yeux qu'elle s'attendait à un salut : elle y a répondu le plus gracieusement du monde, par un bonjour, Monsieur, prononcé à l'espagnole. Comment sait-elle que je suis Français? Cette question s'est présentée tout de suite à ma pensée. Vous avez dû vous apercevoir d'ailleurs, mon ami, que le mot à dire n'est pas toujours le premier qui me vient. Ainsi cherchant à la fois une réponse à la question qui s'était élevée dans mon esprit, et deux ou trois mots qui s'assortissent convenablement «Bonjour, Monsieur, j'ai laissé passer quelques secondes bien précieuses, pendant lesquelles le cortège d'un convoi qui entrait s'étant approché de nous, un Français de ma connaissance, qui en faisait partie, le jeune L. .. .. m'a pris par le bras : je n'ai eu que le temps de dire à la jeune dame, bien sottement sans doute, adios, Señorita; et je me suis avancé vers la chapelle, où, un instant après, on a déposé le corps d'une jeune personne de même âge à peu près que mon inconnue, et presque aussi belle, car la maladie n'avait pas eu le temps d'altérer sa beauté. Je contemplais avec émotion cette fleur moissonnée dans tout son éclat; puis je portais mes regards sur la jeune dame qui priait en ce moment. Quelle douce expression j'ai lue dans ses yeux ! qu'ils m'ont paru beaux! et son teint, comme il ressemble peu à celui que le climat donne !

» Après qu'un peu de terre eut été jeté sur le corps de la défunte, je restai seul : j'allais m'avancer vers les deux dames, lorsque je les vis s'éloigner. La mère, en passant devant un rosier, en a détaché une fleur qu'elle a donnée à sa fille. Les voilà hors de l'enceinte funèbre. Elles ont monté dans leur volante, et mon roman est terminé.

» Il en est des cérémonies qui ont lieu au Campo Santo, comme de toutes les autres cérémonies religieuses qu'on fait ici. Il n'y a point de gravité, j'oserai même dire, de décence. J'ai vu, dans la chapelle, les employés subalternes de l'établissement, rire, chanter, tenir des propos infâmes, en disposant le catafalque où les morts doivent être un instant déposés. On reproche à notre nation d'être légère; mais celle-ci qui passe pour grave! vraiment je n'ai pu comprendre encore la religion des Espagnols.

J'ai dit qu'une des tombes particulières est réservée pour ceux qui ont bien mérité de l'État, para benemeritos del Estado. Des Espagnols d'un âge mûr, qui avaient accompagné la demoiselle dont j'ai parlé à sa dernière demeure, et qui, par leurs décorations, paraissaient être des plus distingués de la Havane, s'étaient groupés devant cette tombe. L'un d'eux dit à son voisin: Quienes son esos? qui sont ceux-là? Le voisin qui avait la vue basse mit ses bésicles, et, après avoir lu l'inscription, en effet, dit-il, ce qu'on donne pour vertu à la Cour est quelquefois un crime, et ce qu'on y punit comme un crime est souvent une vertu. Le quienes son esos fut proposé à d'autres Espagnols qui survinrent, et le sens du benemeritos del Estado, resta problématique pour tous.

»Et moi aussi j'ai accompagné les dépouilles mortelles d'un ami; moi aussi, j'ai prononcé de tristes et derniers adieux. Oui, le vieux Jourdan était mon ami. La différence d'âge, d'état, d'éducation n'avait pas été un obstacle à notre liaison. Cette liaison, la mort l'a bientôt rompue. L'honnêteté de ses manières m'avait attaché à lui. Tour à tour cultivateur et marin, il n'avait rien de la grossièreté qu'on reproche à ces deux professions. Retiré depuis longtemps à la campagne, il avait entrepris, par complaisance pour un neveu, propriétaire du navire, ce voyage qui lui a été si funeste. Ainsi que le vieux pilote Menâtes, il avait beaucoup oublié, ce qui l'exposait quelquefois aux railleries des jeunes navigateurs. Littusama, tiens-toi au rivage, aurait-on pu lui dire ; mais il n'était plus temps : le doux rivage de la patrie s'était pour toujours éloigné de lui !

«Il me parlait souvent de mon pays, je lui parlais du sien : trois lieues seulement les séparent. Je me promettais, à mon retour en France, de visiter en passant le bonhomme; pour peu que vous restiez dans les colonies, me disait-il alors, vous ne me trouverez plus de ce monde. Hélas! une épouse, une fille l'attendent; en ce moment peut-être elles songent à son retour; elles en supputent l'époque probable : mais cet accueil qu'elles préparent, ces caresses qui déjà font toute leur joie, elles les destinent à un être pour qui tout est fini. Quand la nouvelle de sa mort commencera à se répandre, on évitera cette épouse, cette fille infortunée; on n'osera leur parler, les regarder; alors des terreurs secrètes s'empareront d'elles; alors les pressentiments qu'elles avaient eus avant le départ, les songes sinistres qui les auront assaillies depuis, se retraceront à leur imagination alarmée. Quelquefois un rayon d'espoir viendra dissiper ces nuages de tristesse, et peut-être au moment où elles se berceront encore de quelque illusion, on leur apprendra sans détour qu'il n'est plus.

J'aimais à l'entendre parler des batailles navales où il s'était trouvé, des généraux sous lesquels il avait combattu. Les Antilles avaient été le principal théâtre de ses campagnes; il avait à plusieurs reprises sillonné ces mers que depuis longtemps il ne croyait plus revoir. Il était venu même à la Havane, mais pour quelques heures seulement, et c'était dans cette ville que la destinée avait marqué son tombeau !

» Après avoir été au Campo Santo pour remplir un devoir pieux, j'y suis retourné par un motif de curiosité; mais ni cette dernière fois ni l'autre, je n'ai revu les deux dames. Auraient-elles déjà suivi le conseil que leur donnait le gros homme? se seraient-elles consolées? »



dimanche 22 mars 2009

Sur le sort des esclaves à Cuba

Lettre de B…
Détails sur les villes de l'intérieur.
Sort des esclaves
Lois qui les concernent.

Je pourrais tout de suite, mon ami, satisfaire votre curiosité sur vos deux inconnues; mais je ne le ferai point encore. Je mets à cela un peu de malice, je l'avoue : cette malice pourtant ne saurait nuire à notre amitié. Parlons d'autre chose en attendant. Les notes que je vous ai laissées ne donnent que des renseignements incomplets ; j'ai retrouvé dans mes souvenirs quelques autres observations qui pourront vous être utiles.

» Le commerce de Santiago n'est pas aussi actif que celui de la Havane; mais en ce moment il est peut-être plus avantageux pour les étrangers. En 1814, il entra dans ce dernier port sept cent soixante navires, dont deux cent quatre-vingt-onze seulement n'étaient pas nationaux; en 1817, il en est entré mille trois cent dix-neuf, dont le plus grand nombre n'appartenait pas à l'Espagne. Le nombre des vaisseaux entrés à Santiago de Cuba n'est pas, à beaucoup près, aussi considérable.

» Si le port de la Havane est favorablement situé pour les relations avec le golfe du Mexique, celui de Santiago ne l'est pas moins pour commercer avec les différents pavillons qui fréquentent les Antilles. La population de Santiago n'est pas aussi méchante que celle de la Havane; du moins les assassinats n'y sont pas aussi fréquents. Mais le bas peuple y est peut-être plus porté au vol. Les campagnes qui environnent la ville sont beaucoup plus riantes que celles de votre voisinage, et, quoique l'air de Santiago ne soit guère moins insalubre que celui de la Havane, il y meurt en proportion beaucoup moins d'étrangers , parce que les nombreuses quintas éparses sur les coteaux d'alentour offrent aux Européens autant d'asiles où, dans une atmosphère plus pure, ils peuvent braver les intempéries de la mauvaise saison.

»Le port de Baracoa n'est pas non plus sans activité. L'agriculture a fait des progrès dans les campagnes voisines. On exporte de Baracoa une grande quantité de cire, ramassée dans toutes ces contrées de l'Est où de grandes sucreries ne sont pas encore en vigueur.
» La ville de Santa-Maria del Puerto-Principe est la plus considérable après la Havane. Elle est bien bâtie; mais sa population ne répond pas à son étendue. Les loyers de maisons n'y sont pas très élevés. L'argent y circule peu. Ce n'est pas qu'il n'y soit très abondant; mais il n'y a aucun luxe, aucune industrie qui le mette en circulation. A cet égard, Puerto-Principe est reculé de deux siècles. Les revenus de ses principaux habitants proviennent des nombreux troupeaux qu'ils font élever, et qui servent à l'approvisionnement même de la Havane, éloignée de Puerto-Principe d'environ cent cinquante lieues.

«Dans toutes ces plaines immenses au' milieu desquelles se trouve Puerto-Principe, à peine voit-on quelques trapiches, ou petites sucreries d'une vingtaine d'esclaves. Tout le reste du terrain est en hatos. Quelques nègres pasteurs suffisent pour avoir soin des plus nombreux troupeaux. Les propriétaires n'ont d'autre peine que d'enterrer dans leur coffre-fort l'argent que le majordome apporte, et de l'en exhumer pour le jeu ou pour des procès. Voilà le seul déplacement de fonds qui existe.

» II y a des procès qui durent ou qu'on nourrit, comme ils disent, depuis plusieurs générations. Un père ordonne par testament à ,son fils de suivre avec rigueur tous les procès qu'il laisse. On rapporte que les frais de chicane à l'occasion d'une mule se sont élevés à près de quarante- deux mille trois cents piastres. On plaide par écrit. Quatre charrettes ne porteraient pas tout le papier qui a été noirci en certaines affaires. Aussi le métier de escribano, ou avocat, est-il le meilleur de tous. Les ecclésiastiques peuvent l'exercer.

»En 1773, la colonie étant encore très faible, les frais de justice furent portés à cent quatorze mille piastres, sans compter les menues dépenses occasionnées par les jugemens verbaux des alcades ordinaires. En 1792, on comptait dans toute l'île cent six avocats, dont soixante-douze à la Havane. La population totale n'était alors que de deux cent cinquante-quatre mille huit cent vingt et un habitants, et les exportations ne s'élevaient qu'à cinq millions de piastres. Aujourd'hui, que la population est montée à six cent mille âmes, le nombre des avocats est d'environ cent cinquante, dont soixante-quinze à la Havane. Il y a presque autant de bacheliers qui font des mémoires sans avoir .droit de signature; et en y comprenant les officiers de justice, huit cent cinquante individus vivent ou s'enrichissent aux dépens des plaideurs.
» Si l'on considère pourtant que l'audience qui était à Santo-Domingo a été transférée à Puerto-Principe, et que ce tribunal d'appel étend son ressort sur toutes les Antilles espagnoles et sur les Florides, on reconnaîtra que le nombre des avocats n'a pas augmenté à proportion de ce qu'il était en 1792, et en raison soit de la translation de l'audience royale, soit de l'accroissement de la population. Mais il faut observer que cet accroissement de population est produit en grande partie par les nouveaux esclaves, et que jusqu'à certain point le nombre des blancs n'est guère au-dessus de ce qu'il était autrefois.

» On a senti le besoin d'arrêter la trop grande multiplication des gens de plume, et de sages mesures ont été prises dernièrement à cet égard. C'est à don Joaquin Bernardo Campuzano, régent actuel de l'audience royale, qu'on doit cet esprit de réforme, ainsi que l'érection d'une académie de jurisprudence pratique à Puerto-Principe. Cet honnête magistrat a pensé que si les avocats étaient moins nombreux et plus éclairés, les plaideurs s'en trouveraient mieux.

» Au reste, le génie de la chicane trouble toute l'Amérique. Les États-Unis sur ce point ne sont pas en arrière de l'Amérique espagnole. On prétend que la Louisiane d'une part, et l'île de Cuba de l'autre, sont les deux terres du Nouveau-Monde les plus propres à la reproduction, des procès.

» L'établissement de l'audience royale a répandu quelques symptômes de vie à Puerto-Principe, mais en y augmentant la corruption des mœurs. Également éloignée des deux côtés Nord et Sud de l'île, et sans communication immédiate avec la marine, cette ville était renommée autrefois pour un certain attachement aux vertus antiques. Le germe des vices y a été apporté par cette nuée d'avocats et de gens de justice qui sont venus s'y établir. Aujourd'hui tout s'y passe comme ailleurs , avec cette différence néanmoins que la circulation des espèces étant peu rapide , surtout dans les classes inférieures, la débauche y est devenue peut-être d'autant plus active qu'elle occasionne moins de dépense qu'à la Havane. Dans les marchés, la disette d'espèces est au point que plusieurs denrées s'y traitent par échange. Les chandelles sont un des moyens d'échange les plus habituels. Au reste, les petites jouissances de la table y sont bien moins connues que dans les ports de mer; et souvent, par exemple, on serait bien en peine de pouvoir manger une salade, non pas faute d'huile, mais faute de laitue. La grande culture y étant à peu près nulle, on ne doit pas s'étonner que le jardinage y soit inconnu.

» L'arrondissement de Puerto-Principe renferme une population de cinquante mille âmes. Ce nombre peut augmenter considérablement, si un projet conçu depuis quelques années, et dont l'exécution fut commencée plusieurs fois, réussit enfin.

» A vingt lieues au Nord-Est de Puerto-Principe, «n face du canal de la Providence, que la plupart des navigateurs américains préfèrent au nouveau canal de Bahama, s'enfonce dans les terres une baie qui ressemble pour la forme à celle de la Havane, mais avec des dimensions beaucoup plus grandes et des localités plus propres à recevoir un bon système de fortifications. Au fond de cette baie, au pied d'un morne qui s'avance dans les eaux comme la pointe de Regla, se trouve le hameau actuel de Nuevitas, habité par quelques pêcheurs. Dans l'un des deux enfoncements de la baie, nommé l'Estero de los Güiros, on a marqué l'emplacement d'une ville qui peut devenir trèsimportante, et qui portera le nom de San-Fernando de Nuevitas. Ce terrain a été choisi, pour sa situation dans une plaine agréable, pour la facilité avec laquelle les environs peuvent se prêter à d'heureux défrichements, pour l'abondance qu'on y trouve d'eaux fertilisantes et de matériaux propres à la construction, ainsi que pour l'avantage de communiquer par le pays haut avec Puerto-Principe. Le chemin actuel est absolument impraticable, la plus grande partie de l'année, à cause des fondrières sans fin qui s'y forment aux moindres pluies.

» Divers particuliers ont offert de céder du terrain aux nouveaux colons, moyennant un simple canon, ou redevance de cinq pour cent, lequel ne commencerait à être exigible qu'après six ans révolus. Il y a dans ce moment environ deux cent cinquante caballerias qui peuvent être réparties à cette condition. Tous vaisseaux espagnols ou étrangers seront exempts des droits de tonnelage pendant deux ans. Toutes les personnes qui, des différents points de l'île, viendraient s'établir en ce lieu, seront défrayées par le gouvernement, et on leur allouera pendant deux mois une somme suffisante pour leur nourriture et pour celle de leur famille. Les premières constructions de baraques et de magasins, ainsi que les premiers défrichements, seront entrepris par souscription. A Puerto-Principe on a déjà rassemblé de six à sept mille piastres. C'est au régent de l'audience que le Roi a confié le soin de cet utile établissement.

Par malheur, deux circonstances nuisent ici à cette faveur de l'opinion publique qui doit entourer le berceau d'une colonie. La baie de Nuevitas est justement redoutée pour la multitude prodigieuse de moustiques dont on y est assailli. En une minute le visage et les mains en sont tout couverts. Les défrichements et la culture font disparaître à la longue cet inconvénient. En second lieu, quand don Joaquin partit de la Havane pour aller prendre possession de sa charge, il emmena une commission qui devait, de concert avec lui, visiter les lieux et diriger les premiers pas de la colonie… Deux ou trois Français, anciens habitants de Saint- Domingue, faisaient partie de cette commission. Ils avaient exagéré d'avance les avantages de Nuevitas à quelques-uns de leurs compatriotes qui avaient dessein de s'y rendre. Mais ces derniers n'ont pas été médiocrement étonnés d'apprendre que les commissaires français avaient jugé à propos de s'établir ailleurs. Sans doute on est maître de choisir ce qui convient le mieux; mais une pareille préférence, venant après l'exploration d'une contrée où d'avance on appelait des habitants, ne peut que les en écarter et faire naître des préventions défavorables.

Voici un effet de ces préventions. Un navire frété par le gouvernement, et qui, de la Louisiane menait à Nuevitas des colons , anciens sujets de l'Espagne, est obligé, par rapport à des corsaires insurgents qui étaient en vue, d'entrer dans le port de Matanzas. Les passagers n'ont pas plus tôt mis pied à terre, et nommé Nuevitas, qu'ils sont dégoûtés de s'y rendre, par les rapports qu'on leur fait, et presque tous se décident à fixer leurs pénates à Matanzas même*. »

* J'ai appris depuis que l'établissement de Nuevitas n'a pas réussi. La plupart des côlons que des promesses exagérées y avaient attirés, après avoir souffert une horrible misère, ont fini par abandonner ces lieux. Ceux d'entre eux qui avaient reçu des secours du Gouvernement ont été considères comme déserteurs; et l'on m'a assuré que quelques-uns ayant été pris ont été pendus; ce que pourtant j'ai de la peine à croire.

Au reste, vous connaissez la cédule royale du 21 octobre 1817, et les faveurs notables qu'elle accorde aux étrangers qui s'établiront dans l'île de Cuba. Ces dispositions bienveillantes sont une suite de celles qu'on a déjà prises pour peupler les îles de Puerto Ricco et de Santo-Dominga. Ceux des Louisianais qui sont d'origine espagnole ne sont pas seuls à venir en profiter. Les Anglo-Américains commencent à descendre. Si une fois la réputation des terres de l'île de Cuba s'accroît et s'exagère parmi eux. leurs migrations deviendront un véritable débordement.

» C'est un singulier peuple à cet égard que les Anglo-Américains; ils portent, dans la vie agricole, toute l'inconstance et la mobilité qui distinguent les nations nomades. Un père de famille sera établi sur une terre que depuis longtemps il arrose de ses sueurs; il l'aura agrandie, embellie; les cendres d'un père, d'une épouse, d'enfants chéris y reposent; eh bien s'il apprend qu'à cent lieues, à deux cents lieues de là se trouvent des terres plus fertiles, il n'hésite pas, sur la foi d'une renommée souvent trompeuse, de délaisser les arbres qu'il a plantés, la maison qu'il a bâtie, les sillons, qu'il fertilisa, les cendres qui devaient lui être si chères; il vend, quelquefois à vil prix, tout ce qu'il ne peut emporter, et traînant après lui ses bœufs, ses outils de labourage, quelques meubles et sa famille, il va s'établir à cent lieues, à deux cents lieues, prêt à se rendre plus loin encore, selon les nouveaux bruits qui viendront éveiller sa cupidité. Ce caractère est bien digne de remarque.

«C'est ainsi que les bonnes terres de la Louisiane ont été si promptement peuplées, du moment que cette contrée a fait partie de l'association américaine. Et ne croyez pas que la différence de religion soit un obstacle pour les protestants qui voudront soumettre à leur charrue les terrains incultes de l'île de Cuba. La Havane, Santiago, Matanzas , Baracoa , les campagnes1 qui avoisinent ces villes peuvent dire ce qui en est. Ici, comme en plusieurs pays d'Europe, au moyen de certificats, un homme devient tout ce qu'il veut paraître, et des quakers, des anabaptistes, des méthodistes, voire même des chrétiens sérieux, nouvelle secte que les maux de l'âge présent ne peuvent que fortifier dans son mépris pour le rire et pour les joies de ce monde, ne seraient pas plus inquiétés, dans l'exercice de leur industrie, que les descendants en ligne directe de Pelage. Le gouvernement toutefois, en appelant les étrangers dans cette île, n'a pas prétendu que certains d'entre eux y vinssent comme en avant-garde; et le trop grand concours d'Américains pourrait, par la suite, inspirer quelques appréhensions.

«Les terrains qu'on nomme realengos, et dont la couronne peut encore disposer, se composent en général des intervalles que, par suite de leur étendue circulaire, les hatos laissent entre eux. Ce sont des terrains irréguliers et sujets, le plus souvent, à litige. Il faut donc peu compter sur les concessions gratuites de terres.

»Le prix auquel on peut en acheter varie beaucoup suivant les lieux. Dans la partie orientale, ce prix est fort modique. Il n'en est pas de même au Sud-Ouest de la Havane. Là, quoique le sol n'ait pas autant de mérite que dans la plupart des autres cantons, il est à la fois plus cher et fatigué depuis plus longtemps.

» La caballeria s'y vend communément trois mille piastres, tandis qu'au voisinage de Matanzas on pourrait encore ne la payer que cinq cents. Il est rare que les ventes de terrains aient lieu au comptant; les stipulations ordinaires se font à cens, et le taux du canon annuel ne dépasse guères cinq pour cent. Cette facilité, qui ne doit pourtant pas éblouir sur la validité des acquisitions, plus problématique ici peut-être que partout ailleurs, est un attrait pour les nouveaux colons.

»La culture du cotonnier, qui commence à peine, peut devenir un autre encouragement, par les produits qu'elle donne dès la première année. Il y a un choix à faire dans les variétés de cet arbuste. L'expérience aura bientôt fait connaître celles qui prospèrent le mieux dans ce pays. Bien des gens prétendent que cette culture sera plus avantageuse, par la suite, que celle de la canne à sucre et du caféier.

» Avec cent acres de terre et quarante nègres on peut cultiver cent mille pieds de ce dernier végétal, et récolter de plus tous les vivres nécessaires. Chaque arbre à café produit, l'un dans l'autre, trois quarts de livre de cette fève précieuse.

»La culture de la canne à sucre exige des avances considérables. Il appert d'un calcul très exact fait, en 1798, par D. Jose-Ignacio Echegoyen, afin de démontrer combien était excessive l'imposition d'un dixième sur le sucre travaillé, que, pour récolter dix mille arrobes de sucre, il faut une dépense annuelle de douze mille sept cent soixante-sept piastres, indépendamment du capital qui ne peut être moindre de soixante mille. » Il est une culture qui jusqu'ici a été absolument négligée : celle de l'indigo; il croît pourtant de lui-même aux environs de la Havane. On raconte qu'un étranger acquit une fortune considérable en faisant ramasser de l'indigo bâtard dans les champs, et en lui donnant les préparations nécessaires.

«Dans l'état actuel des choses, l'île de Cuba, avec une population qui à peine s'élève à six cent mille âmes répandues sur une superficie d'environ six mille sept cent soixante-quatre lieues carrées, ou soit neuf cent six mille quatre cent cinquante-huit caballerias, dont la centième partie est à peine défrichée-, produit autant chaque année que le royaume de Mexico avec toutes ses mines, avec son agriculture et une population de six millions d'âmes, sur une surface de quatre-vingt-un mille cent quarante- quatre lieues carrées.

«La population de l'île de Cuba, comme vous avez pu facilement le voir, est très inégalement répartie. Certaines paroisses comme celles de Macuriges , de Consolacion , d'Hanabana ne comptent pas dix âmes par lieue carrée; mais de» Matanzas jusqu'à Bahia-Honda , dans un espace d'environ quatre cents lieues carrées, on compte trois cent mille habitants, c'est-à-dire la moitié de la population entière; vous savez que la Havane et ses faubourgs sont peuplés d'environ quatre-vingt-seize mille âmes.

«Le canton que j'habite est un exemple remarquable de l'extension que l'industrie et le zèle peuvent donner, soit à la population, soit aux moyens d'existence. Le bourg de San-Hilarion de Guanajay, à l'Ouest et à dix-neuf lieues de la Havane, n'était rien en 1781. On n'y voyait qu'une petit» église construite en planches et avec des spathes de cocotiers, et trois ou quatre huttes, dont une servait de logement au curé, lorsque la señora Leonor de Contreras, propriétaire de ce lieu, en commença la fortune par les encouragements qu'elle accorda à ceux qui vinrent s'y établir. Aujourd'hui le bourg de San-Hilarion de Guanajay compte près de trois cent cinquante maisons, la plupart assez grandes, maçonnées et couvertes en tuiles, et une église convenable à l'agrandissement de la population, laquelle s'est élevée à plus de trois mille sept cents âmes. Celle de tout l'arrondissement va au-delà de douze mille.

» Cependant les plus belles habitations ne sont pas dans mon voisinage; mais à San~Marcos, à San-André, à San-Luis. À San-Marcos surtout il y a du luxe dans les bâtiments, du goût dans les plantations, de la somptuosité dans les clôtures. Là, on commence à embellir la terre avec une partie des trésors tirés de son sein ; ailleurs on se contente de la déchirer.

» Vous m'avez demandé, dans une de vos précédentes lettres, quel est le sort des esclaves employés à la culture. Je voudrais déguiser à un ami de l'humanité tout ce que leur condition a de vraiment déplorable. On a dit qu'ils étaient naturellement paresseux, et pour dompter ce penchant à ne rien faire, qu'ils tiennent du climat et de la simplicité de leurs goûts comme de la modestie de leurs besoins , on les excède de travail, on les fait mourir à la peine: ils sont naturellement sobres; excellente raison pour les laisser mourir de faim : on a pensé qu'ils étaient les hommes de la nature, et ils vont tout nus, même dans les mornes où la fraîcheur de l'air, à certaines heures et dans certaines saisons, est quelquefois très vive : on a vu qu'ils dorment peu, et certains maîtres ne veulent pas qu'ils dorment du tout : on connaît leur extrême sensibilité, on sait combien leurs désirs sont impétueux, et le peu de femmes qu'on amène de Guinée servent aux plaisirs de leurs tyrans, à moins que le défaut de jeunesse ou de charmes né les fasse rejeter au milieu de leurs compatriotes : on sait qu'ils sont vindicatifs, qu'ils s'entendent à couver des projets de vengeance, et on les irrite comme à plaisir par des châtiments non mérités : ils passent pour être enclins au vol, on dit même qu'il faut regarder à leurs pieds autant qu'à leurs mains, et comme on doit tirer tout le parti possible d'une chose achetée, certains propriétaires se reposent sur ce vice du soin de nourrir leurs esclaves; et pour achever un si horrible tableau, d'autres propriétaires, jaloux de leurs fruits et des vivres de leur habitation, ne peuvent les préserver du pillage qu'en menaçant de tirer sur les nègres du voisin, s'ils viennent à les surprendre dans leur domaine.

»Les sucreries surtout sont le théâtre affreux des abus dont je parle. C'est là qu'un travail excessif est sans relâche, que la douleur est sans adoucissement, et la souffrance sans remède. Aussi regarde-t-on les sucreries comme des lieux de punition pour les esclaves de ville, et même pour ceux des caféières. Mais les malheureux qui, sans avoir commis de faute, y sont transportés tout-à-coup; ah! c'est pour ceux-là que la langue humaine n'a point d'expression qui rende toute l'horreur de leur sort.

» Ce n'est pas que les colonies espagnoles manquent de bonnes lois; tout au contraire, et les règlements sur les esclaves en particulier y sont plus empreints d'humanité que chez les autres nations chrétiennes; je dis chrétiennes, parce que les Maures et surtout les Arabes traitent leurs esclaves noirs avec une douceur qui nous est peu familière, les regardant comme des frères malheureux, et leur donnant d'ordinaire la liberté après dix ans de service.

» D'après les lois espagnoles, la moindre allégation suffit pour que le maître soit tenu de vendre l'esclave qui ne veut plus le servir; alors on ne peut en demander que le prix d'achat, et si des infirmités survenues ont diminué ce prix, le juge ordonne qu'il soit fait une estimation qui devient le prix effectif. Aucun maître ne peut, sans s'exposer à être repris par le magistrat, infliger à son esclave des châtiments d'où s'ensuive une effusion de sang plus ou moins considérable. Près de chaque gouverneur, la loi a placé un avocat des pauvres, chargé de toutes poursuites nécessaires pour faire rendre aux esclaves la justice qu'ils réclament.

» Une cédule royale qui faisait à l'humanité des concessions plus grandes encore, fut signée le 31 mai 1789; mais elle resta sans exécution, parce qu'il est des maux qui sont inhérents à l'esclavage, et que la bonté du monarque n'aurait pu arrêter qu'en desséchant tout à fait la source impure dont ils émanent.

«Mais que servent des lois protectrices à des hommes qui ne les connaissent point ou qui n'ont pas le moyen de les invoquer! Des lois protectrices! et il passerait pour un malhonnête homme le blanc qui dénoncerait les abus qu'elles doivent punir! Un maître barbare aura devant vous fait couler le sang de son esclave pour une assiette cassée, ou pour tel autre délit non moins grave, gardez-vous bien d'apprendre à cette malheureuse victime qu'il est des lois pour la défendre contre des caprices inhumains; vous seriez déshonoré pour toujours. Il en est de ceci comme de la contrebande. Ce n'est pas sur celui qui l'exerce que tombe le blâme de l'opinion, mais bien sur ceux qui la dénoncent, la répriment ou la contrarient. Si quelque maître, bourreau de ses esclaves, est dénoncé aux tribunaux, ce n'est point par un cri spontané de l'humanité indignée, c'est par la voix sourde et méprisable de la vengeance et de l'envie.

»On m'a parlé d'un homme qui a vu dévorer par la justice une caféière assez considérable qu'il possédait : il avait maltraité un esclave qui vint à mourir quelques jours après, soit par accident, soit par suite des coups. Des voisins jaloux de sa prospérité naissante, le dénoncèrent. C'était un Français. En général, vos compatriotes ne sont pas heureux dans leurs relations avec les nègres. Si quelques révoltes partielles ont lieu, c'est d'ordinaire dans dos habitations françaises. Si on assassine quelque mayoral, ou gérant, presque toujours ce mayoral est un Français.

» On peut assigner diverses causes à ces choix de la vengeance ; et sans parler des irritations secrètes que la jalousie des Espagnols peut exciter contre des rivaux généralement plus actifs et plus industrieux que les naturels du pays, il y a dans le caractère des Français qui passent aux colonies, un mélange de familiarité et de présomption, de facilité et de suffisance, de douceur et d'âpret, de faiblesse et de hauteur qui les compromet trop souvent. Les habitudes guerrières contractées par la plupart d'entre eux, en donnant plus de roideur à l'expression de leur volonté, exaspèrent des esprits qu'enhardissent en d'autres moments des complaisances peu réfléchies.

» D'ailleurs on ne saurait l'oublier, les Français, dans leurs colonies, ne se montraient pas toujours très humains. Le code noir existait moins comme une garantie pour les esclaves, que comme un objet de dérision pour les maîtres. On vous a peut-être fait connaître à la Havane M. de....Voici un trait de lui que j'ai entendu citer en France, et qu'on m'a confirmé en Amérique ; ce trait donne une idée du respect qu'on avait à Saint-Domingue et pour l'humanité et pour le code noir.

» Il y avait dans les mornes, à quelque distance du Port-au-Prince, une habitation possédée par une bonne dame qui, n'ayant pas besoin d'augmenter rapidement son bien, défendait qu'on tourmentât ses esclaves. Elle mourut, et l'habitation fut vendue. L'acquéreur trouva bientôt que les nègres étaient trop paresseux pour satisfaire promptement la soif de richesses qui le dévorait. Il voulut les forcer au travail, et ne fit que les rendre indociles. L'habitation fut de nouveau mise en vente, et la valeur, comme on peut le croire, baissa. Un second acquéreur se présente.

Il espère réussir mieux que son prédécesseur ; il échoue comme lui ; les nègres se montrent même plus mutins encore. L'habitation est mise en vente une troisième fois. Aucun acquéreur ne se présentait, tant elle était discréditée, lorsque M. de... l'obtint pour une somme très modique. Cette somme paraissait comme perdue aux yeux des amis de M. de... mais il avait fait son calcul. Il s'établit sur les lieux; il envoie les nègres au travail et les accompagne lui-même bien armé. Leur goût pour la paresse et leur esprit de mutinerie se manifestent bientôt. Monsieur de... tranche la tête lui-même à celui qui paraît être le principal instigateur du désordre. Cet exemple de férocité ne suffit point; une seconde tête tombé. Ce n'est point assez encore. Il fait creuser une fosse profonde et enterrer jusqu'au cou deux ou trois nègres. En cet état, on leur donne de la nourriture assez pour prolonger leur supplice et pour attendre qu'ils soient dévorés tout vivants par les vers. Depuis, l'habitation prospéra, et M. de… était, quand la révolution vint, un des riches propriétaires de la contrée."'

»Il faut avouer qu'on ne reproche rien de semblable aux Espagnols. Le sort des nègres, dans l'île de Cuba, est beaucoup moins à la merci des blancs, avares et cruels, qu'il ne l'était à Saint-Domingue, et qu'il ne l'est de nos jours même à la Louisiane, où se trouve, à ce qu'on m'a dit, un homme d'aussi dure constitution que M. de..., et c'est encore un Français. J'en serais fâché pour vous, mon ami, si les torts pouvaient être autrement que personnels, et si votre nation d'ailleurs n'était pas une de celles qui présentent le plus de contrastes.

»En considérant la conduite diverse des Européens dans le nouveau monde, je crois avoir remarqué chez les Espagnols quelque chose de bien singulier : c'est que leurs torts à l'égard des esclaves viennent encore plus de paresse et d'insouciance que de férocité. Je vois une preuve de cette insouciance native dans un réglement très ancien d'après lequel les alcades ordinaires sont obligés de visiter chaque année les habitations, et de voir si on n'y manque pas des ustensiles de cuisine et des instruments aratoires les plus nécessaires; s'il y a un chat, un chien, un coq et des poules. Ces visiteurs ont droit a un honoraire de quatre réaux ou d'une poule, et leur tournée est appelée visita de la gallina, visite de la poule. Aujourd'hui ils ont une mission un peu plus importante : ils doivent s'informer si les esclaves ne sont pas maltraités, si on les soigne convenablement dans leurs maladies; ils doivent tenir la main à ce que les habitations considérables aient un médecin et une pharmacie ; ils doivent examiner si les esclaves sont instruits dans les principes les plus essentiels de la religion. Oh ! si tous les réglements paternels étaient exécutés !

» Mais je vois d'ici votre impatience mon cher ami; je vous vois cherchant des yeux les lignes de ma lettre où il doit être question des deux inconnues; je pense même que vous ne lirez tout ce qui précède qu'après avoir jeté plus d'un regard sur ces lignes promises en commençant, et reculées tout au bout. Dona Dolores, c'est ainsi que se nomme la creatura bella, bianco vestita, a reçu le jour d'un Napolitain comme moi. C'est lui que pleurent et la mère et la fille. Si l'emploi que je tiens enfin ne m'a point échappé, c'est à ces dames que j'en suis redevable. Comme vous je les ai connues au Campo Santo; mais je n'ai pas terminé aussi brusquement ma première relation avec elles.

» Le Campo Santo était devenu aussi pour moi un lieu de promenade. J'y portais mes ennuis et d'assez noirs pressentiments, seule nourriture qui depuis longtemps plût à mon âme. Ces dames, en me voyant triste, s'imaginèrent que je pleurais comme elles un objet chéri. Elles s'intéressèrent à moi. Je m'aperçus bientôt de cet intérêt, et j'en fus touché tendrement. J'osai leur adresser la parole ; elles comprirent à quelques mots que j'étais Italien. Cette découverte parut les émouvoir. « Quelle est votre patrie? me demandèrent-elles. — L'heureuse cité de Naples, répondis-je. » Et leur émotion redoubla. « Seriez-vous mes compatriotes, aimables dames? — Non, mais celui que nous pleurons l'était. » Elles voulurent savoir ce qui m'avait amené à la Havane. Je leur fis connaître ma position, je leur parlai des espérances qu'on m'avait données. « L'habitation où l'on a promis de placer ce cavalier n'est-elle pas voisine de la nôtre, dit à sa mère doña Dolores?—Oui, répondit l'autre, et je pensais déjà à voir don Esteban. Quelques jours après, la place qu'on ne m'avait encore que vaguement promise me fut définitivement accordée. Doña Dolores vous avait vu dans la ville avec moi. Elle me demanda qui vous étiez. Au reste, je ne sais trop pourquoi je vous avais fait mystère de mes rapports avec ces dames : était-ce de ma part discrétion ou méfiance tant soit peu italienne? Quoiqu'il en soit, doña Dolores et sa mère sont venues attendre à la campagne la mauvaise saison, et j'ai l'avantage de leur faire quelquefois ma cour. «




samedi 21 mars 2009

Le tabac à La Havane

J'ai déjà beaucoup parlé de la Havane, et j'allais oublier ses fameux cigares. Un tel oubli eût été vraiment impardonnable. Le tabac est ici un objet de première nécessité ; on y supporterait plus patiemment la famine qu'une disette de tabac. Cette production, l'une des principales de l'île, y était soumise au même monopole qu'en Espagne. C'était pour les Havanais un grand sujet de plaintes. Les journaux, les brochures qui paraissaient dans l'île, au temps que la presse fut libre, étaient les continuels échos des murmures publics. Enfin les insulaires de Cuba ont obtenu la permission de planter, de fabriquer, de fumer autant de tabac qu'ils pourraient, moyennant un droit de trente piastres par tabaquero, et de six piastres par millier de cigares destinés à l'exportation. Ils usent très largement de la permission qu'ils ont obtenue. La consommation de tabac qui se fait sur les lieux est immense. Prêtres, moines, religieuses, jolies femmes, petits garçons, petites filles, noirs et blancs, tout fume. On fume dans les rues, au bal, dans les cloîtres, dans les sacristies. Telle petite maîtresse fume autant qu'un hussard, mais avec plus de grâce : car où les femmes ne peuvent-elles pas mettre de la grâce ! On m'a dit qu'à la Côte-Ferme, cette passion pour le tabac est encore plus forte, plus impérieuse. A Merida, dans le Yucatan, le théâtre est à découvert ; tous les spectateurs y fument. Il en est de même dans la plupart des théâtres de la Côte-Ferme. Ce serait probablement une indécence que de s'y montrer sans un cigare à la bouche. Les anciennes créoles de nos îles, les descendantes immédiates de nos vieux Flibustiers avaient aussi un goût très vif pour le tabac. Plusieurs d'entre elles n'étaient occupées qu'à fumer tout le jour. Une négresse ne pouvait suffire à rouler les bouts de tabac que fumait sa maîtresse. Les mœurs étaient alors bien grossières ; mais c'était l'âge d'or de nos colonies.

Les femmes fumaient trop, il est vrai ; ce luxe de tabac était bien détestable ; mais elles n'en avaient pas d'autre ; elles portaient encore de grandes casaques blanches, et n'avaient pas été élevées en France avec des filles de grands seigneurs.

Les nègres qui n'ont pas autre chose à donner, font présent de cigares à leurs maîtresses. Un petit service, rendu par un nègre qui ne vous appartient pas, se paye par un cigare. Une négresse ne sort pas sans avoir un cigare à la bouche ou derrière l'oreille et quelquefois dans ses cheveux. Que va tirer de son sein cette jeune fille au teint d'ébène, aux cheveux bien nattés, aux pendants d'oreille de corail, aux dents bien blanches ? Des fleurs ? Un billet doux ? Un portrait dont l'aura chargée sa maîtresse ? Non ; ce sont des cigares qu'elle offre à ses compagnes.

La passion pour le tabac a le privilège de rapprocher toutes les conditions, tous les états de la vie, comme le fait la passion la plus douce du cœur humain. Un cigare entre vos doigts, arrêtez le premier individu que vous rencontrerez dans la rue fumant, et dites-lui Candela, fût-ce un grand d'Espagne de première classe, il ôtera son cigare de la bouche, et vous le présentera ; vous allumerez le vôtre, et vous en serez quitte pour une légère salutation. Je n'ai vu refuser du feu qu'à un nègre bosale par un nègre créole ou peut-être ladino. Il est vrai que la distance entre eux est si grande !

Ainsi que l'éventail, un cigare, dans les mains d'une jolie femme, aide, par des signes convenus, au langage des yeux. Un rendez-vous est quelquefois proposé, accepté au moyen d'un cigare. Gela se fait avec une dextérité charmante.

Si quelque poète havanais vous donne à lire une chanson, une élégie, une idylle, et que le tabac n'y figure point, qu'il n'y ait aucune image empruntée à sa fumée, à son odeur, à sa couleur, dites hardiment que la pièce ne vaut rien, qu'elle n'est point naturelle, locale.

Un autre sujet de comparaisons et d'images se présente naturellement aux poètes du pays. Ce sont les cucuyos, espèce de scarabées luisants, plus communs dans l'île de Cuba que dans les autres îles du même Archipel. Cet insecte se montre surtout dans la saison des cannes à sucre, dont il pompe le suc. Il a quatre points lumineux sur le corps, savoir : aux deux côtés du ventre et aux yeux. Quand il abonde dans les champs, ce qui arrive après les premières pluies, on croit voir pendant la nuit, l'air et la terre semés de diamants. Les petits garçons et les jeunes filles s'amusent beaucoup à les ramasser. Le soir, les femmes s'en font des colliers qu'elles portent à la promenade ; elles en mettent dans leurs cheveux ; et, quand elles jugent que leur sein mérite d'attirer les regards, elles savent lé couronner par deux cucuyos posés de la façon la plus coquette et dans l'intention la moins équivoque du monde. Voilà du moins un ornement qui coûte peu aux maris.

samedi 14 mars 2009

Un te Deum

Un te Deum
Le Paseo


Pourquoi tout ce bruit d'artillerie et de cloches ? Quelle grande nouvelle est arrivée d'Europe ? Une fille est née au Roi à deux mille lieues d'ici. Partageons les transports qu'a éprouvés une famille auguste, il y a quelques mois. Je vais à la Cathédrale, où doit être célébrée une grand-messe solennelle. On n'y étouffe pas, bien que toutes les autorités y soient réunies, et qu'on ait à entendre un Te Deum. Moi-même je n'y serais pas venu peut-être, si j'avais pu me douter du tour perfide qu'on me préparait. La grand-messe avait été assez bien, à part deux décharges de mousqueterie sur la place de l'église ; bruit obligé des cérémonies politico-religieuses. Mais quand ce vint au Te Deum, je me crus transporté au mont Ida, lorsque les Curètes y faisaient leur charivari, pour empêcher Saturne d'entendre les cris de Jupiter, dont Rhéa leur avait confié l'éducation. Les grosses cloches du dehors, des demi-cloches intérieures disposées autour d'un cerceau adapté au mur, et qu'on faisait incessamment tourner, les clochettes qu'agitaient, avec une sorte de fureur, les jeunes acolytes, les basses, les violons, les flûtes, les voix des chantres, les orgues, et puis le canon brochant sur le tout : certes c'était un peu trop oublier que Dieu lit au fond de nos cœurs.

Le soir, il y a eu promenade d'étiquette au Paseo. Les corps de musique des différentes troupes qui composent la garnison, blanches, noires ou de couleur, étaient placés à différents intervalles, et jouaient assez bien nos meilleurs airs militaires. La grande allée est destinée aux volantes ; les deux allées latérales sont pour les piétons. Des dames richement mises passaient en revue devant une double haie de spectateurs. Il est plus aisé aux femmes, chez toutes les nations, de se montrer riches que de paraître belles. La plupart des dames qui n'étaient pas laides m'ont paru trop chargées d'embonpoint. J'avais vu pourtant, le matin même, de bien jolies tailles dans les églises, des minois bien revenants ! A quoi faut-il donc attribuer le médiocre effet que produisent à la promenade les belles étoffes françaises et la parure élégante que, dans les quatre parties du monde, les femmes à la mode empruntent à nos Parisiennes ? Est-ce à la trop grande vivacité de l'air, surtout quand le vent de nord souffle et qu'il altère la fraîcheur d'un visage délicat ? Est-ce à la manière toujours un peu gauche dont les étrangères copient les poupées qu'on leur envoie de Paris ? Dans les Églises, le jour est plus doux ; l'habillement qu'on y porte est plus national ; tous les avantages en sont mieux connus, et doivent être mieux saisis. Disons-le aussi, mais bien bas, la plupart de ces femmes, dont la figure est si commune, ne sont-elles pas des épouses de parvenus ? Non que je regarde la finesse dans les traits comme le partage exclusif d'une certaine classe ; mais la joie et l'orgueil qu'inspiré une fortune subite, décomposent souvent la figure. D'ailleurs un tableau qui était passable devient laid quand on l'entoure d'un cadre un peu trop somptueux.

Quelque chose que je ne puis comprendre, c'est l'obstination de certaines femmes de ce pays, qui se coiffent toujours en cheveux, bien que ces cheveux grisonnent et attestent les ravages du Temps. Il me semble que partout ailleurs les femmes ne se piquent pas de produire au grand jour une pareille marque ou induction de sagesse.

Dans la file de ces volantes si jolis quoique simples, parmi ces caleseros nègres si proprement vêtus, il se trouvait des volantes et des caleseros un peu honteux sans doute, un peu repentants d'être venus là. On peut permettre à ce vieux militaire de se montrer dans un antique volante avec un chapeau sauvé peut-être de la dernière bataille, et un habit que des galons ternes font paraître plus râpé encore ; on excuse son calesero de n'avoir pas l'air plus moderne que son maître ; mais des jeunes gens dans un misérable volante de louage, et avec la mise la plus négligée !

Les premiers fonctionnaires et les marquis peuvent seuls avoir des carrosses ; tout le reste ne va qu'en volantes. Les cabriolets de construction étrangère doivent même adopter, pour la position des roues, l'usage du pays. Ces roues sont placées en arrière de la caisse ; disposition qui présente quelques avantages. Les cahots fatiguent moins, et si les brancards viennent à casser, on est sûr de ne tomber qu'en avant. Le calesero, même en menant un carrosse, est toujours à cheval ; l'usage des sièges est inconnu ; il en est de même en Espagne, et c'est depuis que le cocher du duc d'Olivarès entendit, de son siège, un secret que ce fameux ministre confiait à son ami.

Se promener en voiture, c'est peut-être le signe de mœurs efféminées ; cela s'accorde en outre avec la gravité d'une nation peu communicative. Quelques salutations de la main ou de l'éventail, faites avec une prestesse toute gracieuse, qu'un étranger ne saurait imiter, quelques mots jetés et rendus à la volée, c'est tout ce que produit la rencontre de deux amis. Nos femmes se promènent, non seulement pour être vues, mais pour voir. On dirait que les Espagnoles ne viennent au Paseo que pour être vues.

Les Turcs ne se promènent pas du tout ; aussi les Turcs et en général tous les peuples non promeneurs sont-ils sérieux et peu liants.

J'oubliais de dire que les Espagnols ne sont point dans l'usage de couper la queue à leurs chevaux ni à leurs mules, ainsi que le pratiquent les Anglais, et les Français à l'imitation de ces derniers. Il est vrai, pour rappeler un mot de Voltaire, qu'ils ne se sont pas avisés encore de couper le cou à leurs rois, et ne s'en aviseront probablement jamais. Le régicide est inconnu dans leur histoire. Revenons au Paseo.

Des arbres du pays, ou des contrées américaines qui s'en rapprochent 3e plus, ombragent les deux allées latérales. Ces arbres pourraient être mieux soignés ; on les mutile, on les arrache même impunément. Ils sont d'ailleurs très inégaux en taille comme en feuillage, et les allées n'ont pas cet air de grandeur, cette apparence d'infini dont l'âme est charmée dans les belles avenues d'Europe. Trois fontaines, dont deux sans eau, servent de perspective. Deux ruisseaux bordent le cours ou allée du milieu, et donnent la faculté de l'arroser tous les jours avant l'heure de la promenade. Cet arrosement est fait par des nègres forçats, et le bruit des chaînes retentit avant celui des chars élégants. Ce n'est pas le seul contraste que le Paseo présente à l'observateur.

Les baracones, ainsi que nous l'avons déjà dit, sont alignés à gauche en tirant vers le fort de la Punta, et les belles dames voient, en passant, les lieux où leurs maris peuvent s'approvisionner de victimes. Ces belles dames ont, en général, l'air très ennuyées ; en revanche, les habitants des baracones paraissent assez gais, s'il faut en juger du moins par leurs joyeux accents et par les sons rapides des instruments grossiers qui animent leurs danses. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; ces danses, le plus souvent, sont forcées ; cette joie est ordonnée ; et l'un des premiers travaux imposés à l'esclave c'est de paraître gai, pour être plus chèrement vendu.

A l'extrémité du Paseo, vers l'entrée du port, à droite, se montrent les fourches patibulaires. Quelle perspective pour une promenade ! Mais on n'y prend pas garde ; d'ailleurs on ne pend que des nègres.

L'espace autour duquel circulent les deux files de volantes s'allonge graduellement. Le dernier dragon en vedette au milieu du cours, est la borne autour de laquelle tournent les volantes. Cette borne recule à mesure que l'affluence augmente. Un petit nombre de dragons exercent la police du Paseo. Les caleseros ne sont pas aussi insolents que nos cochers. Ils ont la double appréhension de leurs maîtres et de la police ; et le con licenzia est prononcé plus poliment que notre gare !

II faut quitter le Paseo avec les dernières voitures, si l'on ne veut y rencontrer des promeneurs dangereux. C'est un coupe-gorge dès que la nuit vient.

Je rentrai chez moi préoccupé d'idées peu riantes. Ce contraste du Paseo et des baracones, cette opposition de l'extrême richesse avec l'extrême misère, cette profusion de biens due aux sueurs et aux larmes de tant de malheureux, toute cette confusion de plaisirs et de douleurs, d'orgueil et d'abjection, de faste et d'injustice, de mollesse et de férocité, avait noirci mon imagination et rempli mon âme d'impressions sinistres. J'allais écrire une déclamation violente contre la société ; mais je me retins : c'est une matière épuisée. J'avais cependant à me débarrasser d'un excès de bile ; je me mis à brocher une macédoine d'observations et de remarques la plupart tant soit peu satiriques, pour en régaler mon ami, qui ne voyait pas les femmes blanches avec autant de dédain qu'il avait paru le faire, et qui n'avait pas voulu m'apprendre que Doña Dolores avait eu la bonté de s'informer de moi.

mardi 10 mars 2009

Une vente de Nègres

Une vente de Nègres

Les ventes de nègres sont annoncées par un petit billet imprimé qu'on reçoit avec le diario. Les acheteurs arrivent et se tiennent, jusqu'à l'heure indiquée, dans l'avant-salle où logent les gardiens. Les nègres sont tous renfermés dans la grande pièce couverte, et la porte qui doit s'ouvrir pour les acheteurs est assaillie de grand matin par ceux-ci ou par leurs agents. C'est un spectacle singulier que l'ardeur ou pour mieux dire la rage avec laquelle on se dispute une place auprès de cette porte. Tel de ces hommes qui n'a sur le corps qu'un pantalon de toile et une chemise, est tout inondé de sueur. Dans les temps de disette que nous avons vus, jamais queue ne se montra si affamée à la porte des boulangers.

Enfin l'heure sonne, et la porte s'ouvre. Non . rien ne peut rendre l'étrange horreur de ce spectacle. Les acheteurs ou ceux qui agissent pour eux se précipitent sur les malheureux nègres. Chacun en ramasse le plus qu'il peut, afin d'avoir de quoi choisir. Quand on vient pour faire une emplette considérable, on amène plusieurs hommes, qui serrent contre la muraille le plus de nègres qu'il est possible d'en circonscrire, soit avec leurs bras soit avec leurs mouchoirs. Quels cris ! quels gémissements épouvantables! surtout parmi les femmes, qui, par la position de la pièce qu'elles occupent, se trouvent exposées les premières à l'irruption des barbares. C'est bien alors que se renouvelle dans l'esprit de ces malheureuses l'idée qu'on ne les enleva de leur pays que pour les manger. La fureur avec laquelle on se précipite sur elles ne leur laisse aucun doute. Elles se tiennent toutes embrassées, et donnent les signes du plus violent désespoir. Les acheteurs s'efforcent de les rassurer; mais il en est dont la physionomie est si peu rassurante! On fait ensuite le choix, et l'on rejette du groupe d'abord formé ceux ou celles qui ne conviennent pas, pour en prendre qui ont été rejetés ou négligés par d'autres acheteurs.

Les esclaves qu'on a choisis reçoivent un vêtement, et les femmes dès lors pleurent un peu moins. La vue d'une grande chemise toute blanche commence leur consolation. Quelquefois sur le derrière de ces chemises, sont écrits le nom du maître et un nom particulier qui deviendra celui de l'esclave. Pour achever la consolation commencée, on leur donne à tous, hommes ou femmes, un cigare.

Mais il arrive quelquefois que des frères, des sœurs, un père et son fils se trouvent dans des groupes divers. Alors ils se montrent de la main ; alors ils s'appellent, et les pleurs et les cris recommencent. On a soin de vendre ensemble la mère et l'enfant, lorsque celui-ci a besoin encore des secours maternels; mais si les enfants sont un peu grands, on n'y regarde pas de si près. Les petits garçons pleurent d'abord en voyant pleurer leur mère, bientôt ils reprennent une figure riante.

Une femme blanche tenant par la main un petit enfant, venait d'acheter trois négrillons. Elle les montrait à son fils, et les petits esclaves caressaient déjà leur jeune maître, quoique celui-ci les repoussât en disant qu'ils étaient noirs.

Je ne dois pas oublier deux cérémonies que tous les acheteurs ne font pas. L'une est assez inutile; l'autre blesserait la pudeur, s'il pouvait y avoir quelque pudeur où il n'y a plus de sentiments humains. Quelques acheteurs disent par forme d'interrogation à chacun des esclaves qui sont en leur pouvoir : Vendido, es-tu vendu? II faut que le nègre réponde affirmativement ou par un signe de tête, ou de vive voix, s'il sait assez d'espagnol pour cela. Par la seconde cérémonie, on soulève le pagne ou bien la chemise qu'on vient de donner aux esclaves, et l'on jette un coup d'œil rapide sur la seule partie de leurs corps qu'ils ont coutume de cacher. Les deux sexes sont sujets à des hernies dont la nature des travaux auxquels on les destine peut aggraver le danger.

Les femmes étaient toutes rassurées et habillées, lorsque j'entendis des cris perçants qui partaient d'un appentis où était la cuisine, et qui servait en même temps de retraite à quelques nègres accroupis autour du feu. C'était une jeune négresse, ayant un bandeau sur les yeux, et menacée de perdre la vue, qui criait ainsi, à mesure que le départ successif de ses compagnes, qu'elle n'entendait plus ni parler, ni pleurer, la laissait dans une solitude à chaque instant plus profonde.

Le silence régnait enfin dans la cour. Acheteurs et achetés passaient dans le vestibule. Ceux-ci étaient comptés, classés; les autres payaient. Un nègre pieza, homme ou femme, se vendait alors quatre cent vingt piastres; la seconde classe, qui est celle des muleques, quatre cents ; et la troisième, celle des mulecones, trois cent quatre-vingts. Deux mois auparavant un nègre pieza ne se vendait à la Havane que quatre cents piastres, et à Santiago trois cents. Abominables Chrétiens, s'écrie Voltaire quelque part, les nègres que vous vendez douze cents francs, valent douze cents fois mieux que vous ! Le prix des nègres à Santiago était encore à peu près le même qu'à Saint-Domingue, avant la révolution.

On classe les nègres par leur taille, au moyen de deux petites barres noires tirées sur l'un des jambages de la porte dont nous avons parlé. Autrefois on vendait à un an, à dix-huit mois de crédit; on ne vend plus guère aujourd'hui qu'au comptant.

Cependant la jeune négresse aveugle était venue d'elle-même à la porte du vestibule, qui s'ouvrait sur la cour : elle soulevait son bandeau, elle était impatiente de ne pas voir ; elle prêtait avidement l'oreille, et elle pleurait; elle brûlait de savoir ce que ses compagnes étaient devenues, et ce qu'elle allait devenir elle-même.

Mais toute la cargaison n'est pas vendue le même jour; il reste une queue de nègres malfaits, malades, aveugles. Il se trouve des gens qui spéculent sur ces queues de cargaison. On achète un nègre malade cinquante ou cent piastres, et on le guérit ou on le perd. Mais que fait-on des nègres aveugles ou tout-à-fait incurables? Je n'ai pu avoir de donnée satisfaisante là-dessus.

O vous que je ne veux pas honorer du nom d'âmes généreuses, mais de celui d'âmes humaines, parce que l'humanité est encore plus rare que la générosité, vous qui n'avez pas eu besoin de voir les misères de l'esclavage pour en solliciter le remède, recevez ici l'hommage d'un homme qui les. a vues ces incroyables misères. Plus d'une fois, au sein d'un monde frivole et tout occupé de ses plaisirs, votre voix éloquente a retenti sans fruit, comme l'aurait fait un arrangement de paroles plus ou moins savamment arrangées pour charmer l'oreille et piquer la curiosité; puissé-je moi, qui les ai vus, ces effroyables maux, trouver des expressions qui rendent amères les jouissances d'un luxe qu'ils alimentent, et des images qui apparaissent dans la joie des festins somptueux, comme ces paroles foudroyantes qu'une main mystérieuse traça jadis au festin de l'impie Balthazar. Mais quoi! je me suis rendu moi-même indigne de les proférer, ces grandes et formidables paroles; j'ai osé mettre un prix à mon semblable ! Il est vrai qu'après avoir passé un acte trop odieux, je n'ai pu le comprendre, et que le mot d'esclave a cessé d'être intelligible pour moi, du moment que la chose a été mise en ma possession.

On te comptera parmi les défenseurs de l'humanité outragée, toi que j'ai déjà nommé; toi, qui seras l'éternel honneur de notre langue, et qui aurais pu l'être de la raison même, si trop souvent tu n'avais pas confondu dans tes proscriptions ingénieuses les illusions utiles avec les croyances funestes, les préjugés profitables au bonheur des hommes avec les erreurs qui nuisent à la société! Et toi aussi, peintre majestueux de la nature, toi qui commences une dissertation, d'ailleurs peu exacte sur les infortunés Africains, par ces heureuses paroles qui rachètent bien des erreurs de physique et d'histoire naturelle : Je ne puis écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur état ! Et vous, hommes vertueux, Wilberforce, Clarkson, Anthony Benezet, puissent un jour vos noms vénérables être prononcés par les mères Africaines avec autant de tendresse et de plaisir que le nom de leur époux, du père de leurs enfants !

Si des considérations de haute politique déterminèrent Pitt et Fox, dans le sénat Britannique, Bernstorf et Schimmelmann, dans le conseil Danois, à suivre, à propager l'impulsion donnée aux esprits par la vertu désintéressée, faut-il pour cela ne leur en témoigner aucune reconnaissance? Non certes : il est, hélas! si rare que la politique suive les conseils de l'austère sagesse, et l'inspiration des hommes de bien !

Ce fut un beau jour sans doute pour l'humanité, celui où la loi sur l'abolition de la traite passa enfin, malgré l'opposition des intérêts contraires. Le respectable M. Clarkson, en rendant compte de cette séance mémorable, dit qu'au moment où le bill fut sanctionné, un rayon de soleil, comme pour éclaircir une fête si touchante, sortit des nuages dont le ciel était couvert. Malheur aux âmes froides, qui, dans cette remarque d'un cœur sensible, ne verraient que la petitesse d'un esprit superstitieux!

Non, je ne puis non plus vous oublier, vous, savant ecclésiastique, qui, pour ramener les Européens à des sentiments plus humains envers la race africaine, avez pris soin de recueillir les exemples de vertu, de talent et de savoir qui vous ont semblé combattre en sa faveur; comme s'il était nécessaire que ces infortunés fussent savants et vertueux pour qu'ils parussent être nos frères; comme si tant de nations asiatiques ou américaines, plus barbares qu'eux, et moins susceptibles peut-être de civilisation, nous offraient dans leur grossière et constante ignorance, un prétexte pour les traiter en brutes! Hélas! ce n'est point par leurs dispositions à la vertu, aux sciences, aux travaux du génie que les enfants de l'Afrique sont nos frères; c'est bien surtout parce qu'ils ont les mêmes défauts, les mêmes vices, les mêmes misères que nous. Qu'un blanc brutal et orgueilleux ne s'avise pas de regarder les fils du Zaïre et du Kalabar comme des animaux stupides, comme des êtres inférieurs à notre nature ! Quand on songe que les grandes inspirations du christianisme, que les sublimes pensées de la philosophie n'empêchent pas ces blancs si fiers, de courber leur front sous le joug avilissant du despotisme, toutes les fois que le despotisme parvient à tromper la vanité par l'intérêt personnel, à réprimer la jactance par la terreur ; quand on songe à tant d'exemples d'abjection que nous présentent nos propres annales, on voit combien peu il en coûterait pour anéantir cette prééminence européenne qui nous enfle tant le cœur, et que nous devons à des circonstances heureuses dont nous sommes toujours prêts à nous laisser ravir le fruit!