samedi 21 mars 2009

Le tabac à La Havane

J'ai déjà beaucoup parlé de la Havane, et j'allais oublier ses fameux cigares. Un tel oubli eût été vraiment impardonnable. Le tabac est ici un objet de première nécessité ; on y supporterait plus patiemment la famine qu'une disette de tabac. Cette production, l'une des principales de l'île, y était soumise au même monopole qu'en Espagne. C'était pour les Havanais un grand sujet de plaintes. Les journaux, les brochures qui paraissaient dans l'île, au temps que la presse fut libre, étaient les continuels échos des murmures publics. Enfin les insulaires de Cuba ont obtenu la permission de planter, de fabriquer, de fumer autant de tabac qu'ils pourraient, moyennant un droit de trente piastres par tabaquero, et de six piastres par millier de cigares destinés à l'exportation. Ils usent très largement de la permission qu'ils ont obtenue. La consommation de tabac qui se fait sur les lieux est immense. Prêtres, moines, religieuses, jolies femmes, petits garçons, petites filles, noirs et blancs, tout fume. On fume dans les rues, au bal, dans les cloîtres, dans les sacristies. Telle petite maîtresse fume autant qu'un hussard, mais avec plus de grâce : car où les femmes ne peuvent-elles pas mettre de la grâce ! On m'a dit qu'à la Côte-Ferme, cette passion pour le tabac est encore plus forte, plus impérieuse. A Merida, dans le Yucatan, le théâtre est à découvert ; tous les spectateurs y fument. Il en est de même dans la plupart des théâtres de la Côte-Ferme. Ce serait probablement une indécence que de s'y montrer sans un cigare à la bouche. Les anciennes créoles de nos îles, les descendantes immédiates de nos vieux Flibustiers avaient aussi un goût très vif pour le tabac. Plusieurs d'entre elles n'étaient occupées qu'à fumer tout le jour. Une négresse ne pouvait suffire à rouler les bouts de tabac que fumait sa maîtresse. Les mœurs étaient alors bien grossières ; mais c'était l'âge d'or de nos colonies.

Les femmes fumaient trop, il est vrai ; ce luxe de tabac était bien détestable ; mais elles n'en avaient pas d'autre ; elles portaient encore de grandes casaques blanches, et n'avaient pas été élevées en France avec des filles de grands seigneurs.

Les nègres qui n'ont pas autre chose à donner, font présent de cigares à leurs maîtresses. Un petit service, rendu par un nègre qui ne vous appartient pas, se paye par un cigare. Une négresse ne sort pas sans avoir un cigare à la bouche ou derrière l'oreille et quelquefois dans ses cheveux. Que va tirer de son sein cette jeune fille au teint d'ébène, aux cheveux bien nattés, aux pendants d'oreille de corail, aux dents bien blanches ? Des fleurs ? Un billet doux ? Un portrait dont l'aura chargée sa maîtresse ? Non ; ce sont des cigares qu'elle offre à ses compagnes.

La passion pour le tabac a le privilège de rapprocher toutes les conditions, tous les états de la vie, comme le fait la passion la plus douce du cœur humain. Un cigare entre vos doigts, arrêtez le premier individu que vous rencontrerez dans la rue fumant, et dites-lui Candela, fût-ce un grand d'Espagne de première classe, il ôtera son cigare de la bouche, et vous le présentera ; vous allumerez le vôtre, et vous en serez quitte pour une légère salutation. Je n'ai vu refuser du feu qu'à un nègre bosale par un nègre créole ou peut-être ladino. Il est vrai que la distance entre eux est si grande !

Ainsi que l'éventail, un cigare, dans les mains d'une jolie femme, aide, par des signes convenus, au langage des yeux. Un rendez-vous est quelquefois proposé, accepté au moyen d'un cigare. Gela se fait avec une dextérité charmante.

Si quelque poète havanais vous donne à lire une chanson, une élégie, une idylle, et que le tabac n'y figure point, qu'il n'y ait aucune image empruntée à sa fumée, à son odeur, à sa couleur, dites hardiment que la pièce ne vaut rien, qu'elle n'est point naturelle, locale.

Un autre sujet de comparaisons et d'images se présente naturellement aux poètes du pays. Ce sont les cucuyos, espèce de scarabées luisants, plus communs dans l'île de Cuba que dans les autres îles du même Archipel. Cet insecte se montre surtout dans la saison des cannes à sucre, dont il pompe le suc. Il a quatre points lumineux sur le corps, savoir : aux deux côtés du ventre et aux yeux. Quand il abonde dans les champs, ce qui arrive après les premières pluies, on croit voir pendant la nuit, l'air et la terre semés de diamants. Les petits garçons et les jeunes filles s'amusent beaucoup à les ramasser. Le soir, les femmes s'en font des colliers qu'elles portent à la promenade ; elles en mettent dans leurs cheveux ; et, quand elles jugent que leur sein mérite d'attirer les regards, elles savent lé couronner par deux cucuyos posés de la façon la plus coquette et dans l'intention la moins équivoque du monde. Voilà du moins un ornement qui coûte peu aux maris.

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