mercredi 25 mars 2009

Trop grande affluence d'aventuriers


Trop grande affluence d'aventuriers

Quelles professions présentent le plus d'avant
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Les vaisseaux qui arrivent d'Europe, non seulement apportent trop de marchandises; mais ils débarquent trop de passagers. Si vous êtes maçon, charpentier, menuisier, forgeron, etc., partez pour la Havane ou pour tout autre port de l'île de Cuba, vous êtes certain d'avoir de l'emploi. Le meilleur métier est celui de maçon. Tous les bâtiments des habitations avaient été jusqu'à ces dernières années construits en bois ou en terre, ou avec des spathes et des palmes de cocotiers. Un accroissement rapide de prospérité exige qu'ils le soient aujourd'hui à chaux et à sable.

Tous les métiers qui ont quelque rapport avec la bâtisse procurent de bons salaires. Le plus grossier Limousin peut trancher de l'architecte. Mais voici deux conseils qu'il est utile de donner. Un marchand vous propose-t-il un ouvrage , à faire, soit à sa maison de ville, soit à son habitation, et le prix vous convient-il?

Acceptez sans inquiétude aucune. Si c'est un propriétaire qui ne soit pas dans le commerce, prenez quelques informations. Si c'est un noble, arrangez-vous de manière à n'être pas de beaucoup en avance avec lui. Les huissiers ne pourraient pas pénétrer dans son auguste demeure ; vous ne pourriez avoir recours que sur ses récoltes ; mais on trouverait moyen de les enlever à votre insu, et vos justes poursuites vous donneraient, dans une certaine sphère de gens, l'air d'un malhonnête homme.

Il y a aussi un autre inconvénient que l'amour du travail doit pourtant mépriser. C'est qu'on est obligé de transporter son chantier à des distances quelquefois très considérables, comme qui dirait à 30, 40 ou 50 lieues. Mais on a des chevaux, et l'on va. Il est d'usage qu'un simple ouvrier emploie ses premières économies à s'acheter un cheval.

Les ouvriers, dont les travaux n'ont pas de rapport avec l'agriculture ou la bâtisse, feront bien de ne pas tenter le voyage outremer. Les hommes de couleur du pays exercent tous les métiers sédentaires; quelques-uns travaillent assez bien, et comme ils vivent très frugalement, ils peuvent lutter avec avantage, pour le prix de la main - d'œuvre, avec des ouvriers européens qui boivent beaucoup de vin, et dédaignent les patates et les bananes.

J'ai bien ri quelquefois de ces pauvres ouvriers d'Europe qui veulent toujours passer pour les premiers de leur profession. Moins la pratique de leur métier réclame de talent, plus ils prétendent en avoir. Ce sont en général les êtres les plus orgueilleux, les plus vains et les plus sots de tous ceux qui passent aux colonies.

Un boulanger français qui, à la vérité, fait assez bien ses affaires, n'a-t-il pas l'audace d'exiger, quand il veut fumer un cigare, que le nègre ou la négresse à qui il demande du feu, le lui présente à genoux. Ce même homme ne crut-il pas nous donner un jour une preuve de sa toute puissance en faisant mettre culotte bas à un de ses esclaves, et en voulant le fustiger devant nous sans motif et pour s'amuser !

Que ferait-il donc s'il était empereur de Maroc, ou si ses esclaves ne lui coûtaient rien? En général, ces pauvres gens sont très à plaindre quand le sort les fait tomber au pouvoir d'hommes qui, en Europe, étaient peut-être de pire condition qu'un nègre.

En pays étranger, on ne peut pas éviter tout point de contact avec ses compatriotes. On espère quelquefois trouver de l'agrément dans la conversation de ceux qui parlent notre langue maternelle ; eh bien, ma mauvaise étoile a voulu qu'à la Havane, soit parmi les gens de la langue d'oc., soit parmi ceux de la langue d'oil, j'aie toujours trouvé, à part quelques exceptions, ou un fat, ou un bavard, ou un ignorant, ou un escroc, ou un ivrogne. Ma santé, Dieu merci, a toujours été parfaite; les seuls maux de tête que j'ai eus m'ont été donnés par l'étrange loquacité de certains compatriotes qui semblent n'être allés dans le Nouveau Monde que pour y babiller sans fin. On dirait que le Parisien, avec ses calembours, le Provençal, avec ses bouffonneries usées, le Gascon, avec ses forfanteries, se sont donné le mot pour outrer les ridicules qu'on leur reproche. Des individus qui furent toujours très obscurs et très peu pensants prétendent avoir quitté la France parce que le nouvel ordre de choses ne s'accorde point avec leurs idées; et la plupart de ces individus sont des garde-magasins ou des infirmiers d'armée : d'autres veulent intéresser en se donnant pour victimes; et certes ni l'air ni le caractère de ces messieurs ne rappellent ces images de proscrits que l'antiquité nous a transmises, et qui nous apparaissent si belles en quelque sorte de malheur et de gloire. 11 est vrai que, si, parmi les véritables exilés, tous ne sont pas des personnages notables, ce n'est pas tout-à-fait leur faute. On a trop étendu en ces derniers temps l'illustration du malheur, et l'étranger, en voyant certains hommes, n'a pas dû comprendre pourquoi on les avait craints.

Mais ce n'est pas seulement parmi les nouveaux arrivés qu'on trouve tant de personnages ridicules ou même dangereux; il est des hommes qui ont couru d'une colonie à l'autre, et qui n'ont fait que se corrompre et s'engueuser davantage , si l'on peut dire. Combien de fois le cœur vous soigne d'entendre reprocher à nos compatriotes des faits peu honorables, et dont il est impossible de contredire le récit!

Il serait à désirer que la présence d'un consul de notre nation commandât une réserve salutaire aux aventuriers , et inspirât plus de confiance aux compatriotes honnêtes*.

* Ce vœu a été exaucé depuis.
En attendant, les Français bien établis et jouissant de quelque réputation, se tiennent constamment à l'écart de leurs compatriotes qui arrivent, et n'admettent chez eux que des gens d'un nom connu, ou qui ont à présenter de bonnes lettres de recommandation.

L'ancienne et célèbre hospitalité des colonies ne se trouve plus pour les Français que chez quelques habitants de leur nation, qui, vivant toujours à la campagne, éprouvent le besoin d'entendre les doux accents de la patrie et le récit des grands événements dont elle a été le théâtre. Il en est même, quoiqu'en petit nombre, dont l'hospitalité, toute de bienveillance, n'a pas même ce motif de noble curiosité ; et tous les Français qui ont fait quelque séjour à la Havane appliqueront surtout cet éloge à monsieur Tourtour, Provençal, de Brignoles ou des environs, très jovial et très aimable, dont l'habitation, située sur un des chemins les plus fréquentés de la colonie, est considérée par les voyageurs français et même espagnols comme une espèce de caravanserail.

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