La belle affligée
Cependant je recevais quelquefois des lettres de mon ami, et je lui répondais. Un ariero * de Guanajay, qui venait souvent à la Havane, se chargeait de porter notre correspondance. Dans une de mes lettres, je lui rendais compte de quelques promenades que j'avais faites au Campo Santo. Depuis le départ de mon ami, et un peu avant que j'eusse formé une liaison plus suivie avec la bonne Mme S…, le Campo Santo m'attirait par je ne sais quel charme de mélancolie mêlé de souvenirs douloureux et d'inquiétude.
* Conducteur de mules.
Je marquais à mon ami l'impression que faisaient sur moi les ravages d'un climat funeste, et les adieux éternels qu'il me fallait recevoir chaque jour ; puis je disais :
« Et toi, capitale de ma nation et du monde éclairé, faut-il donc que je renonce à goûter dans ton sein les jouissances que les beaux arts procurent ! Je ne verrai donc plus les Français, mes compatriotes, faire oublier, par la délicatesse de leur goût, par l'aménité de leurs mœurs, qu'ils savent être, quand on les irrite, la terreur du monde par leurs armes ; je ne reverrai donc plus ces amis occupés d'aimables études !
Mais pourquoi me livrer ainsi à de noirs pressentimens? J'ai franchi l'enceinte funéraire; cette bordure de bambous, saules pleureurs du Tropique, ces obélisques de la mort ont disparu; tous ces emblèmes lugubres, ces ossements entassés, -ces fosses ouvertes et qui auront bientôt reçu leurs hôtes nouveaux, tout ce triste spectacle n'afflige plus mes yeux. Me voilà dans l'ancien jardin de l'évêque, parmi des bosquets de rosiers. La longue allée que je parcours est bordée d'orangers en fleurs; les plus suaves parfums s'exhalent de toutes parts; l'air que je respire rafraîchit mes sens; le calme le plus parfait règne autour de moi ; à peine une^ brise légère balance les palmes de ces beaux cocotiers : ces palmes, à la porte d'un cimetière, ne semblent-elles pas me dire que la mort est un triomphe?.... »
Voici d'autres fragments de mes lettres à B....
«Je suis retourné plusieurs fois au Campo Santo, Depuis quelque temps, il est devenu le lieu de mes promenades habituelles. J'y ai vu de bonnes gens prier pour des morts dont la mémoire leur est chère. Il est surtout deux femmes que j'y rencontre toujours et qui m'ont fait une impression singulière. L'une est âgée, vêtue de noir; l'autre est jeune, elle est vêtue de blanc et paraît être la fille de la première. Elles prient ensemble soit à la grille de la chapelle, soit devant une fosse que l'herbe nouvelle n'a pas encore recouverte. Une fois j'ai vu la jeune femme apporter une petite bouteille d'eau bénite, et comme la fosse est un peu loin du treillage en bois qui enclot les compartiments divers du Campo Santo, un gros homme qui vient aussi là quelquefois, a franchi l'enceinte et répandu l'eau bénite sur la fosse, en prononçant une courte prière. Il a dit ensuite quelques mots à ces dames, les engageant à se consoler, et la plus âgée, sortant sa tabatière, la lui a présentée. Cette prise de tabac, offerte tout en priant, m'a choqué un peu, et l'intérêt que je prenais à la vieille dame s'est affaibli.
» Les morts sont amenés dans un char. Quand c'est une personne riche ou distinguée, le char est escorté non seulement des esclaves nègres attachés à l'entreprise des convois funéraires, mais encore des domestiques de la maison en grande livrée. Les parents, les amis, les clients suivent dans des volantes. La marche du convoi est assez grave; mais à peine a-t-on jeté les premières pelletées de terre sur le cadavre, que parents, amis, clients, tous sont déjà remontés dans leurs volantes, et ils retournent avec une vitesse impatiente à leurs affaires ou à leurs plaisirs.
» J'allai au Campo Santo un jour qu'on avait tiré la loterie. Un nègre bosale, employé dans l'établissement, me pria d'examiner ses billets: il croyait avoir gagné le gros lot. Cet homme, qui voit tous les jours et si souvent par jour à quel terme aboutissent les grandeurs, les richesses, tient donc à la fortune tout comme un autre.... !
» Je suis retourné au Campo Santo, en passant par la Salud. Les palmes des cocotiers ont été coupées ; il n'est resté que les flèches. Ces arbres maintenant ressemblent à des candélabres, triste ornement d'un cercueil. Le paysage est devenu sombre et mélancolique. Cet agréable jardin que je traverse, et dont l'allée se prolonge jusqu'à la chapelle du Campo Santo, est donc comme la plus belle vie dont l'unique perspective est la mort! Au-delà du Campo Santo se déploie l'immense Océan ; des vaisseaux y naviguent à pleines voiles ; et nous aussi nous navigons à pleines voiles sur l'Océan du monde, mais au moindre coup de vent.... Heureux, heureux ceux qui déjà sont arrivés au port ! De jeunes filles folâtrent dans ces bosquets de rosiers. Hâtez-vous, hâtez-vous, jeunes filles, jouissez des jours de calme qui vous restent encore ; les orages viendront assez tôt ; la mort peut-être, l'impitoyable mort vous traitera comme vous traitez ces fleurs qui vous ressemblent. Ah ! n'effeuillez point ces roses, elles n'ont qu'un jour à vivre, et cette courte existence, vous l'abrégez encore ! Plus loin, des vieillards sont assis sur des bancs; à leurs pieds, un ruisseau fuit et murmure. Oh! ceux-là doivent être rassasiés de la vie ; je n'oserais pourtant pas les interroger sur ce point… Mais je vois déjà les deux dames. Elles ont quitté la chapelle et s'avancent vers la sépulture qui renferme l'objet de leurs regrets. Leur vue a tant soit peu rasséréné mon âme; ma tristesse est devenue plus douce ; l'aspect de cette affliction, causée par une perte récente, a dissipé en partie mes vagues douleurs.
» Je ne sais comment cette fois, même avant d'être arrivé plus près d'elles, je me figurai la jeune femme plus belle et plus touchante qu'elle ne me l'avait encore paru. Je me rappelai, en la voyant s'avancer, ces vers du Dante :
A noi venia la creatùra betta
Bianco vestita, e nettafaccïa quale
Par tremolando mattutina Stella *.
* Cette belle créature s'avançait Vers nous, vêtue de blanc et semblable à l'étoile qui paraît trembler dans le» vapeurs du matin.
» En passant à côté d'elle, j'ai cru lire dans ses yeux qu'elle s'attendait à un salut : elle y a répondu le plus gracieusement du monde, par un bonjour, Monsieur, prononcé à l'espagnole. Comment sait-elle que je suis Français? Cette question s'est présentée tout de suite à ma pensée. Vous avez dû vous apercevoir d'ailleurs, mon ami, que le mot à dire n'est pas toujours le premier qui me vient. Ainsi cherchant à la fois une réponse à la question qui s'était élevée dans mon esprit, et deux ou trois mots qui s'assortissent convenablement «Bonjour, Monsieur, j'ai laissé passer quelques secondes bien précieuses, pendant lesquelles le cortège d'un convoi qui entrait s'étant approché de nous, un Français de ma connaissance, qui en faisait partie, le jeune L. .. .. m'a pris par le bras : je n'ai eu que le temps de dire à la jeune dame, bien sottement sans doute, adios, Señorita; et je me suis avancé vers la chapelle, où, un instant après, on a déposé le corps d'une jeune personne de même âge à peu près que mon inconnue, et presque aussi belle, car la maladie n'avait pas eu le temps d'altérer sa beauté. Je contemplais avec émotion cette fleur moissonnée dans tout son éclat; puis je portais mes regards sur la jeune dame qui priait en ce moment. Quelle douce expression j'ai lue dans ses yeux ! qu'ils m'ont paru beaux! et son teint, comme il ressemble peu à celui que le climat donne !
» Après qu'un peu de terre eut été jeté sur le corps de la défunte, je restai seul : j'allais m'avancer vers les deux dames, lorsque je les vis s'éloigner. La mère, en passant devant un rosier, en a détaché une fleur qu'elle a donnée à sa fille. Les voilà hors de l'enceinte funèbre. Elles ont monté dans leur volante, et mon roman est terminé.
» Il en est des cérémonies qui ont lieu au Campo Santo, comme de toutes les autres cérémonies religieuses qu'on fait ici. Il n'y a point de gravité, j'oserai même dire, de décence. J'ai vu, dans la chapelle, les employés subalternes de l'établissement, rire, chanter, tenir des propos infâmes, en disposant le catafalque où les morts doivent être un instant déposés. On reproche à notre nation d'être légère; mais celle-ci qui passe pour grave! vraiment je n'ai pu comprendre encore la religion des Espagnols.
J'ai dit qu'une des tombes particulières est réservée pour ceux qui ont bien mérité de l'État, para benemeritos del Estado. Des Espagnols d'un âge mûr, qui avaient accompagné la demoiselle dont j'ai parlé à sa dernière demeure, et qui, par leurs décorations, paraissaient être des plus distingués de la Havane, s'étaient groupés devant cette tombe. L'un d'eux dit à son voisin: Quienes son esos? qui sont ceux-là? Le voisin qui avait la vue basse mit ses bésicles, et, après avoir lu l'inscription, en effet, dit-il, ce qu'on donne pour vertu à la Cour est quelquefois un crime, et ce qu'on y punit comme un crime est souvent une vertu. Le quienes son esos fut proposé à d'autres Espagnols qui survinrent, et le sens du benemeritos del Estado, resta problématique pour tous.
»Et moi aussi j'ai accompagné les dépouilles mortelles d'un ami; moi aussi, j'ai prononcé de tristes et derniers adieux. Oui, le vieux Jourdan était mon ami. La différence d'âge, d'état, d'éducation n'avait pas été un obstacle à notre liaison. Cette liaison, la mort l'a bientôt rompue. L'honnêteté de ses manières m'avait attaché à lui. Tour à tour cultivateur et marin, il n'avait rien de la grossièreté qu'on reproche à ces deux professions. Retiré depuis longtemps à la campagne, il avait entrepris, par complaisance pour un neveu, propriétaire du navire, ce voyage qui lui a été si funeste. Ainsi que le vieux pilote Menâtes, il avait beaucoup oublié, ce qui l'exposait quelquefois aux railleries des jeunes navigateurs. Littusama, tiens-toi au rivage, aurait-on pu lui dire ; mais il n'était plus temps : le doux rivage de la patrie s'était pour toujours éloigné de lui !
«Il me parlait souvent de mon pays, je lui parlais du sien : trois lieues seulement les séparent. Je me promettais, à mon retour en France, de visiter en passant le bonhomme; pour peu que vous restiez dans les colonies, me disait-il alors, vous ne me trouverez plus de ce monde. Hélas! une épouse, une fille l'attendent; en ce moment peut-être elles songent à son retour; elles en supputent l'époque probable : mais cet accueil qu'elles préparent, ces caresses qui déjà font toute leur joie, elles les destinent à un être pour qui tout est fini. Quand la nouvelle de sa mort commencera à se répandre, on évitera cette épouse, cette fille infortunée; on n'osera leur parler, les regarder; alors des terreurs secrètes s'empareront d'elles; alors les pressentiments qu'elles avaient eus avant le départ, les songes sinistres qui les auront assaillies depuis, se retraceront à leur imagination alarmée. Quelquefois un rayon d'espoir viendra dissiper ces nuages de tristesse, et peut-être au moment où elles se berceront encore de quelque illusion, on leur apprendra sans détour qu'il n'est plus.
J'aimais à l'entendre parler des batailles navales où il s'était trouvé, des généraux sous lesquels il avait combattu. Les Antilles avaient été le principal théâtre de ses campagnes; il avait à plusieurs reprises sillonné ces mers que depuis longtemps il ne croyait plus revoir. Il était venu même à la Havane, mais pour quelques heures seulement, et c'était dans cette ville que la destinée avait marqué son tombeau !
» Après avoir été au Campo Santo pour remplir un devoir pieux, j'y suis retourné par un motif de curiosité; mais ni cette dernière fois ni l'autre, je n'ai revu les deux dames. Auraient-elles déjà suivi le conseil que leur donnait le gros homme? se seraient-elles consolées? »
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