vendredi 6 mars 2009

Appendice

LA prospérité de la Havane a augmenté d'année en année. On ne peut pas évaluer à moins de dix mille âmes l'accroissement de population qu'elle a reçu. Le faubourg de la Salud a vu presque doubler le nombre de ses maisons. C'est aux troubles, aux malheurs du Mexique et de la Côte-Ferme, que cet accroissement de population est dû. Sur plusieurs autres points de l'île de Cuba s'élèvent chaque jour de nouvelles existences. La ville de Matanzas et son territoire ont reçu beaucoup de colons américains. Son port aujourd'hui voit arriver d'Europe et y expédie directement des navires. Les bords de la rivière de Camarioca se sont couverts de plantations. Les montagnes voisines de Santiago ont Vu s'étendre la culture du caféier. Les rives longtemps redoutées de l'immense baie de Guantanamo paraissent être devenues moins inhospitalières ; mais les grands projets qu'on avait conçus sur celle de Nuevitas, beaucoup plus avantageusement située, se sont entièrement évanouis.

Une seconde fois la constitution des Cortes a été proclamée dans l'île de Cuba, une seconde fois elle a été retirée. Dans la courte durée de son règne, se sont manifestées de grandes oppositions d'intérêts. La population noire a inspiré surtout beaucoup de craintes.

Quand nous voyons en Europe des hommes entièrement divisés d'opinion et de vœux, invoquer également la liberté, nous pouvons croire en quelque sorte, nous qui ne voulons point nous arrêter à la superficie des choses, que ce mot, pour le plus grand nombre, est d'autant plus sonore qu'il est plus creux; mais dans la bouche d'un nègre esclave il est singulièrement significatif. Les blancs de l'île de Cuba s'en étaient aperçus; aussi la garde civique, instituée au nom de la liberté, avait-elle pour but principal de maintenir les esclaves dans la plus rigoureuse oppression.

Une chose remarquable, c'est que les Catalans qui, à cause de leurs richesses commerciales et de l'envie qu'elles excitent, avaient été les premières victimes des insurrections partielles de la Côte-Ferme, il y a quinze à vingt ans, se sont montrés à la Havane les premiers et les plus chauds propagateurs des idées nouvelles.

Depuis quelque temps on avait des soupçons de ce qui se passait en Espagne ; mais le gouverneur par interim Cagigal empêchait que les nouvelles ne se répandissent. Cependant un navire de la Corogne arrive. Des Catalans vont à bord, comme c'est l'usage, pour savoir ce qu'il apporte ; on demande les journaux d'Europe. Les officiers du port avaient déjà visité le navire et défendu à l'équipage de rien dire sur les affaires du temps, et de livrer aucun papier. Un Catalan néanmoins obtient une feuille de journal au prix d'une once d'or. Le rétablissement de la constitution était annoncé dans cette feuille. Le Catalan, à peine retourné à terre, lit à haute voix l'intéressant article. On accourt, on l'entoure, le cri de vive la constitution s'élève et se propage. Les soldats du régiment de Catalogne se joignent à leurs compatriotes commerçants. On monte chez le gouverneur, on le force à proclamer la constitution ; le lendemain, il teste contre cet acte de violence, et dit qu'il faut attendre les ordres du Roi; on ne l'écoute point, et il se démet de ses fonctions.

Sous le régime constitutionnel, quelques améliorations s'étaient opérées. L'administration des douanes renouvelée était devenue beaucoup plus rigide; ce qui, aux yeux de certaines gens, pouvait bien passer pour un des abus de la liberté.

Que deviendra cette colonie? Il est certain que l'île de Cuba et le port de la Havane conviendraient beaucoup aux Américains du Nord. La Havane propre, comme port de commerce et station navale, serait fort du goût des Anglais. Les républiques américaines du Sud verraient peut-être avec plaisir naître une sœur nouvelle, qui, se confédérant avec elles, pourrait leur servir de boulevard. Mais rien de tout cela peut- être n'aura lieu, si les habitants ont la sagesse de redouter toujours, quoique secrètement, leurs esclaves, si l'exemple de Saint-Domingue est toujours présent à leur mémoire. Les habitants de Saint-Domingue crièrent à l'émancipation de la colonie, et se furent leurs nègres qui s'émancipèrent. Rappelons ces paroles de Pitt, que le principe de l'esclavage dans les colonies renferme une masse énorme de vices et de crimes.

L'esclavage est tellement une source impure de toute sorte de maux, que même sa cessation peut engendrer les plus terribles de tous. Il faudrait alors l'abolir graduellement; c'est ce qu'on ne fera point. Cette mesure exigerait , non-seulement plus de prudence , mais plus de vertu qu'il ne s'en trouve dans des colonies où la cupidité est presque l'unique règle de conduite.


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