Établissement d’utilité publique
État des sciences et des Arts
Le journaliste Bergaño
Il est des établissements plus avantageux au public, et plus dignes d’un moment d’attention. Les progrès de la colonie ont rendu nécessaire sa division en six provinces, qui sont : Santiago de Cuba, Bayamo, Puerto-Principe, Las Cuatro Villas, La Havane et les Filipinas ; mais c’est aux nouvelles vues portées dans l’administration qu’on doit l’établissement d’une maison de bienfaisance qui, depuis 1792, époque de sa fondation, a eu constamment à sa charge cent cinquante à deux cents orphelines, blanches ou de couleur. On y enseigne les premières lettres ; on y montre à broder, à coudre ; il y a une manufacture de fleurs artificielles : les indigentes et les esclaves sont occupées soit à faire des cigares, soit à d’autres ouvrages dont le produit, ainsi que celui des fleurs artificielles, sert à l’entretien de l’établissement.
À cette maison de bienfaisance où l’on prend soin des orphelines, il faut en ajouter une autre consacrée aux enfants trouvés. Il n’y a pas longtemps que ces innocentes créatures étaient délaissées au coin d’une rue, sur le seuil d’une porte. Savez-vous qui les recueillait ? de pauvres négresses. Et ces victimes n’étaient point de leur race, car autrement elles auraient eu un prix : c’étaient des enfants de blancs, des êtres dont l’existence n’avait aucune valeur, et qui n’apportaient d’autres titres à la vie que la commisération et la pitié qu’ils pourraient exciter.
En 1804, il s’est formé une junte pour la propagation de la vaccine. Dix juntes subalternes établies sur diflerents points de l’île correspondent avec la première. En 1814 il y eut à La Havane cinq mille six cent quatre-vingt-seize personnes vaccinées, et sept mille neuf cent quarante-trois dans tout le reste de l’île.
Un consulat dont la juridiction embrasse toute l’île, et à qui sont dévolues plusieurs attributions importantes et variées, fut érigé par une cédule royale du 4 avril 1794 ; et le 6 juillet 1811 vit s’établir une junta pia religiosa qui est devenue inutile depuis que l’Inquisition est rentrée en exercice. À la vérité, cet exercice de l’Inquisition ne fait guère de bruit. Les étrangers se douteraient peu du rétablissement de ce tribunal, si, depuis l’année dernière, tout bâtiment espagnol ou étranger n’était assujetti à payer quatre piastres pour la visite des inquisiteurs, qui vous épargnent souvent leur présence, mais qui ne font pas grâce de leurs honoraires. Faut-il croire que ce tribunal, si formidable autrefois, mais fatigué aujourd’hui et comme vaincu du temps, s’est condamné lui-même à dormir, ou, pour nous servir de la belle expression d’un poète italien, doit-il nous apparaître a guisa de leon cuando reposa *.
Comment d’ailleurs l’inquisition s’arrangera-t-elle avec la franc-maçonnerie ? On m’a dit que cette association compte onze loges à La Havane. On m’a dit aussi que le premier des dignitaires ecclésiastiques, ainsi que plusieurs prêtres et moines, y sont agrégés. Presque tous les avocats en sont. Voilà qui est un peu plus sérieux selon moi. On ne peut se dissimuler que les avocats se préparent à jouer un rôle politique dans l’Amérique méridionale. Ils ont pour encouragement l’exemple de leurs confrères, si puissants et si nombreux dans les États-Unis.
Une école de dessin, sous la direction de M. Vermay, peintre français, a été depuis peu installée dans une salle du couvent des augustins. En attendant que les Raphaël de La Havane décorent cette salle de leurs chefs-d’œuvre, M. le professeur y a placé deux petits tableaux de sa composition qui ne sont pas sans mérite. Il fait le plus grand éloge des heureuses dispositions que montrent plusieurs de ses élèves. L’utilité du dessin pour la marine ainsi que pour l’architecture civile et navale, a été le principal motif de cette fondation ; mais on ne sera pas fâché sans doute qu’il sorte de cette école quelques excellents peintres. Cependant il faudrait alors, comme cela devrait avoir lieu chez nous, que toutes les croûtes disparussent des temples et des salons, et qu’on les remplaçât par des productions distinguées. Car, en vérité, avec toutes les vieilleries dont nous sommes entourés, je crains toujours que nos grandes villes ne viennent à être surprises comme Herculanum par quelque bouleversement de la nature, et que la postérité, venant un jour à fouiller dans leurs cendres, n’y trouve un trop grand nombre d’objets d’arts capables de donner un démenti à nos livres et à nos descriptions pompeuses.
On a formé le projet d’établir dans le bel édifice de la factorerie de tabacs, aujourd’hui sans destination, une école centrale, ou institut pour l’enseignement de toutes les branches d’instruction qui peuvent former des hommes utiles à la patrie. En attendant, un des genres de connaissances les plus avantageux à l’humanité languit dans un injuste abandon. La médecine, qui, dans plusieurs de ses parties, est aujourd’hui si vivement éclairée, se trouve telle encore que les Arabes l’ont léguée aux Espagnols. Quelques docteurs sont un peu moins inhabiles que les autres ; ils doivent cet avantage à la lecture de nos meilleurs ouvrages modernes. Mais ces livres ne sauraient être bien profitables pour eux, sans le scalpel de l’anatomie qui seul peut donner des notions distinctes et précises du corps humain. Soit que, par rapport à la chaleur du climat, l’usage des dissections présente des inconvénients trop graves, soit qu’un reste d’aversion subsiste encore dans les esprits contre ces investigateurs, pour ainsi dire, sacrilèges qui mettent la nature humaine trop à nu, l’anatomie n’est connue ici que de nom. Un cabinet anatomique pourrait, quoiqu’imparfaitement, suppléer aux dissections. Le docteur Chiappi, médecin italien distingué, en possède un très beau qu’il a offert de céder à la Société Économique et Patriotique. Des commissaires, médecins espagnols, et par conséquent jaloux, ont été nommés. Le cabinet a été trouvé trop cher. Il est possible toutefois que l’intendant-général de la colonie, qui est en même temps directeur de la société patriotique, magistrat plein de mérite et de zèle, parvienne à faire accepter l’offre du docteur Chiappi.
La chimie a été plus heureuse. Un Français, M. Murey-Latour, a eu commission de former un laboratoire de chimie, et de faire venir de France les instruments et les machines nécessaires à cet établissement, dont il serait le chef.
Pour maintenir les améliorations déjà faites, et préparer celles que le bien général réclame, une société économique a été fondée le 18 de janvier 1793. Cette société n’est ni louangeuse, ni vaniteuse, autant du moins qu’on peut en juger par un rapport où, après avoir rendu compte de ses travaux pendant l’année 1817, elle rappelle avec impartialité l’état peu satisfaisant en général des autres, sociétés patriotiques établies dans l’île. Elle se plaint que celle de Santiago, fondée en 1787, et qui a servi de modèle à la société de La Havane, n’ait pas poussé son existence au-delà de 1792 ; que celle de Sancto-Espiritus soit de même entièrement tombée ; elle rend justice à celle de Puerto Principe, dont quelques mémoires sont assez remarquables : ensuite, reportant l’attention sur ce qu’elle était elle-même en 1804, temps de décadence et d’incurie, elle rappelle les paroles d’un voyageur célèbre, M. le baron de Humbolt, qui fait observer, dans un de ses ouvrages, que les sciences et les arts, malgré la protection de la Société Patriotique de l’île de Cuba, n’avancent qu’avec beaucoup de lenteur, dans un pays où la production et le commerce des denrées coloniales occupent exclusivement la pensée des citoyens.
Dans une autre occasion, la même société reproche à la ville de Santiago l’abus encore existant d’ensevelir des morts dans les églises ; à la ville de Bayamo, le refus qu’elle a fait d’admettre la vaccine, et à toute la population qui s’étend depuis Puerto-Principe exclusivement jusqu’au cap de Maysi, son obstination à vouloir rester dans l’ignorance et la barbarie. Ces reproches ne rendront pas les Havanais plus aimables aux yeux des autres habitants de l’île, qui ont coutume de les regarder comme vains et méchants, peut-être parce qu’ils sont un peu moins ignorants et plus riches.
La société économique a été divisée en quatre sections, qui ont pour objet de leurs soins respectifs l’éducation, l’agriculture, l’industrie et le commerce. Dans le rapport déjà cité, elle blâme la plupart de ses membres, qui pour tout acte académique, se sont fait agréger à l’une des quatre classes. Tout en rendant justice au zèle soutenu de la classe d’éducation, qui s’occupe d’introduire la méthode de Lancastre avec quelques modifications jugées nécessaires, elle dit, en parlant de celle d’agriculture, que, malgré les nombreuses invitations adressées à ses membres par la voie du journal, no celebra mas que… conferencias, elle n’a jamais fait que des séances !
C’est pour le compte et sous les auspices de la société économique que s’imprime le Diario del Gobierno, journal qui renferme, outre les actes publics du Gouvernement, quelques nouvelles d’Europe, quelques bulletins menteurs de la Terre-Ferme, ainsi que les annonces et avis divers. Au récit des avantages remportés de temps à autre par les royalistes, on est toujours sûr de voir annexé un chant patriotique plus ou moins exorbitamment long et pompeux. Pendant la guerre de la Péninsule, les journaux donnaient peu de nouvelles ; mais ils renfermaient beaucoup de diatribes et de chansons.
Ceux qui se font annoncer dans les journaux y prennent toutes les qualités, et y reçoivent toutes les épithètes qui chatouillent le plus doucement leurs oreilles. Aussi la ville de La Havane abonde-t-elle en hommes célèbres dans tous les genres, ainsi que son port en bergantines y fragatas famosos, hermosos y muy veleros*.
Tous les usurpateurs étrangers de réputation et de titres sont certains de faire dans les journaux havanais un acte de prise de possession qui ne sera pas contredit. Les Français n’ont pas été les derniers à profiter de cet avantage.
Il paraît chaque mois, depuis janvier 1817, un numéro des mémoires de la Société Économique, où se trouvent également les lois et actes de l’autorité, beaucoup de discours à peu près sans but, quelques éloges d’hommes obscurs, quelques tableaux de statistique, et des vœux plus encore que des projets d’amélioration.
Ces mémoires, le Diario del Gobierno et la feuille du commerce qui paraît deux fois par jour, sont à peu près tout ce qu’on imprime aujourd’hui à La Havane. La presse a gémi davantage dans le peu de temps qu’elle a été libre, ou si l’on veut licencieuse ; car elle n’était pas autre chose avec le fameux Simon Bergagno y Villegas, auteur de la feuille semi-périodique intitulée l’Esquife. Moines, femmes, avocats, professeurs de l’université, administrateurs, électeurs, jusqu’à des cordonniers, le malin Bergagno embarquait dans son esquif, et jetait sur le récif appelé Cayo-Puto, tout ce qui lui déplaisait. On s’arrachait ses feuilles, dont la publication commença avec le mois de septembre de 1813, et finit le 30 juin de l’année suivante. C’était une espèce de Scarron pour la configuration du corps et pour les bouffonneries. La plupart de ses facéties ne sont que des caricatures écrites ; des expressions bouffonnes qui n’ont pas leurs analogues dans notre langue en font souvent tout le sel, et il serait difficile de citer quelques morceaux de ce hargneux et mordant folliculaire qui ne perdissent pas, dans une traduction, le mérite qu’on a pu trouver à l’original.
En 1814, Bergagno fut envoyé en Espagne par ordre supérieur, et l’on ignore ce qu’il est devenu. Cet écrivain ne fut pas le seul dont les hardiesses occupèrent l’esprit avide des Havanais. Mais ses rivaux, qu’il attaqua souvent, n’avaient pas eu le bonheur de rencontrer un cadre aussi original que le sien, et n’obtinrent pas le même succès. À cette époque appartiennent aussi l’Histoire de l’île de Cuba par don Antonio J. Valdès, et le recueil intitulé el Patriota Americano. L’un et l’autre ouvrage n’ont pas dépassé leur premier volume. Ici comme ailleurs des bouffonneries malignes sont plus heureuses que des productions graves, quel que soit leur mérite. Valdes n’était pas de La Havane, non plus que Bergagno, né à Carthagène des Indes. Le premier était Mexicain, et orfèvre de son état. On m’a dit qu’étant retourné dans sa patrie, et s’y étant montré sous les étendards d’un parti dont probablement il était venu servir les intérêts à La Havane, il avait été pendu.
Un autre Mexicain nommé Aleman, envoyé par Joseph Buonaparte, dans le temps que celui-ci occupait le trône d’Espagne, fut arrêté à bord même du navire qui l’avait amené, et pendu incontinent. À la même époque, un acte notarié venu d’Espagne, et dont le protocole était au nom de Joseph, fut saisi chez le scribano qui devait en faire usage, lacéré et brûlé publiquement par la main du bourreau. On peut dire que La Havane se montra violemment fidèle à Ferdinand VII.
La disposition des esprits s’est modifiée avec les circonstances. Les alarmes inspirées par le rétablissement de l’inquisition, bien que l’existence actuelle de ce tribunal soit très innocente, la déception de quelques espérances plus ou moins fondées, la fermentation universelle qui règne dans les États chrétiens, le choc de tous ces intérêts divers que la pensée s’est habituée à mettre sans cesse en opposition, toutes ces causes ont fécondé les germes déposés dans les têtes pendant une émancipation de quelques années. Les Espagnols comme les Italiens, et tous les peuples longtemps comprimés ont un esprit en quelque sorte ruminant. Ils exercent cette faculté, qu’ils doivent à leur position, sur toutes les pensées nouvelles et hardies qui jaillissent jusqu’à eux. Aussi le peu de livres français que peuvent atteindre ceux des Havanais à qui notre langue n’est point étrangère, est avidement dévoré. Londres, les États-Unis, Bordeaux leur envoient clandestinement les traductions des livres français les plus audacieux du dix-huitième siècle, ainsi que des réimpressions d’ouvrages espagnols écrits sous l’influence des Cortès, ou commandés par Buonaparte. Le fruit de toutes ces lectures mûrira sans doute avec le temps ; reste à savoir s’il ne sera point taré par les intrigants, les ambitieux et les fripons.
État des sciences et des Arts
Le journaliste Bergaño
Il est des établissements plus avantageux au public, et plus dignes d’un moment d’attention. Les progrès de la colonie ont rendu nécessaire sa division en six provinces, qui sont : Santiago de Cuba, Bayamo, Puerto-Principe, Las Cuatro Villas, La Havane et les Filipinas ; mais c’est aux nouvelles vues portées dans l’administration qu’on doit l’établissement d’une maison de bienfaisance qui, depuis 1792, époque de sa fondation, a eu constamment à sa charge cent cinquante à deux cents orphelines, blanches ou de couleur. On y enseigne les premières lettres ; on y montre à broder, à coudre ; il y a une manufacture de fleurs artificielles : les indigentes et les esclaves sont occupées soit à faire des cigares, soit à d’autres ouvrages dont le produit, ainsi que celui des fleurs artificielles, sert à l’entretien de l’établissement.
À cette maison de bienfaisance où l’on prend soin des orphelines, il faut en ajouter une autre consacrée aux enfants trouvés. Il n’y a pas longtemps que ces innocentes créatures étaient délaissées au coin d’une rue, sur le seuil d’une porte. Savez-vous qui les recueillait ? de pauvres négresses. Et ces victimes n’étaient point de leur race, car autrement elles auraient eu un prix : c’étaient des enfants de blancs, des êtres dont l’existence n’avait aucune valeur, et qui n’apportaient d’autres titres à la vie que la commisération et la pitié qu’ils pourraient exciter.
En 1804, il s’est formé une junte pour la propagation de la vaccine. Dix juntes subalternes établies sur diflerents points de l’île correspondent avec la première. En 1814 il y eut à La Havane cinq mille six cent quatre-vingt-seize personnes vaccinées, et sept mille neuf cent quarante-trois dans tout le reste de l’île.
Un consulat dont la juridiction embrasse toute l’île, et à qui sont dévolues plusieurs attributions importantes et variées, fut érigé par une cédule royale du 4 avril 1794 ; et le 6 juillet 1811 vit s’établir une junta pia religiosa qui est devenue inutile depuis que l’Inquisition est rentrée en exercice. À la vérité, cet exercice de l’Inquisition ne fait guère de bruit. Les étrangers se douteraient peu du rétablissement de ce tribunal, si, depuis l’année dernière, tout bâtiment espagnol ou étranger n’était assujetti à payer quatre piastres pour la visite des inquisiteurs, qui vous épargnent souvent leur présence, mais qui ne font pas grâce de leurs honoraires. Faut-il croire que ce tribunal, si formidable autrefois, mais fatigué aujourd’hui et comme vaincu du temps, s’est condamné lui-même à dormir, ou, pour nous servir de la belle expression d’un poète italien, doit-il nous apparaître a guisa de leon cuando reposa *.
* Ainsi qu’un lion en repos.
Comment d’ailleurs l’inquisition s’arrangera-t-elle avec la franc-maçonnerie ? On m’a dit que cette association compte onze loges à La Havane. On m’a dit aussi que le premier des dignitaires ecclésiastiques, ainsi que plusieurs prêtres et moines, y sont agrégés. Presque tous les avocats en sont. Voilà qui est un peu plus sérieux selon moi. On ne peut se dissimuler que les avocats se préparent à jouer un rôle politique dans l’Amérique méridionale. Ils ont pour encouragement l’exemple de leurs confrères, si puissants et si nombreux dans les États-Unis.
Une école de dessin, sous la direction de M. Vermay, peintre français, a été depuis peu installée dans une salle du couvent des augustins. En attendant que les Raphaël de La Havane décorent cette salle de leurs chefs-d’œuvre, M. le professeur y a placé deux petits tableaux de sa composition qui ne sont pas sans mérite. Il fait le plus grand éloge des heureuses dispositions que montrent plusieurs de ses élèves. L’utilité du dessin pour la marine ainsi que pour l’architecture civile et navale, a été le principal motif de cette fondation ; mais on ne sera pas fâché sans doute qu’il sorte de cette école quelques excellents peintres. Cependant il faudrait alors, comme cela devrait avoir lieu chez nous, que toutes les croûtes disparussent des temples et des salons, et qu’on les remplaçât par des productions distinguées. Car, en vérité, avec toutes les vieilleries dont nous sommes entourés, je crains toujours que nos grandes villes ne viennent à être surprises comme Herculanum par quelque bouleversement de la nature, et que la postérité, venant un jour à fouiller dans leurs cendres, n’y trouve un trop grand nombre d’objets d’arts capables de donner un démenti à nos livres et à nos descriptions pompeuses.
On a formé le projet d’établir dans le bel édifice de la factorerie de tabacs, aujourd’hui sans destination, une école centrale, ou institut pour l’enseignement de toutes les branches d’instruction qui peuvent former des hommes utiles à la patrie. En attendant, un des genres de connaissances les plus avantageux à l’humanité languit dans un injuste abandon. La médecine, qui, dans plusieurs de ses parties, est aujourd’hui si vivement éclairée, se trouve telle encore que les Arabes l’ont léguée aux Espagnols. Quelques docteurs sont un peu moins inhabiles que les autres ; ils doivent cet avantage à la lecture de nos meilleurs ouvrages modernes. Mais ces livres ne sauraient être bien profitables pour eux, sans le scalpel de l’anatomie qui seul peut donner des notions distinctes et précises du corps humain. Soit que, par rapport à la chaleur du climat, l’usage des dissections présente des inconvénients trop graves, soit qu’un reste d’aversion subsiste encore dans les esprits contre ces investigateurs, pour ainsi dire, sacrilèges qui mettent la nature humaine trop à nu, l’anatomie n’est connue ici que de nom. Un cabinet anatomique pourrait, quoiqu’imparfaitement, suppléer aux dissections. Le docteur Chiappi, médecin italien distingué, en possède un très beau qu’il a offert de céder à la Société Économique et Patriotique. Des commissaires, médecins espagnols, et par conséquent jaloux, ont été nommés. Le cabinet a été trouvé trop cher. Il est possible toutefois que l’intendant-général de la colonie, qui est en même temps directeur de la société patriotique, magistrat plein de mérite et de zèle, parvienne à faire accepter l’offre du docteur Chiappi.
La chimie a été plus heureuse. Un Français, M. Murey-Latour, a eu commission de former un laboratoire de chimie, et de faire venir de France les instruments et les machines nécessaires à cet établissement, dont il serait le chef.
Pour maintenir les améliorations déjà faites, et préparer celles que le bien général réclame, une société économique a été fondée le 18 de janvier 1793. Cette société n’est ni louangeuse, ni vaniteuse, autant du moins qu’on peut en juger par un rapport où, après avoir rendu compte de ses travaux pendant l’année 1817, elle rappelle avec impartialité l’état peu satisfaisant en général des autres, sociétés patriotiques établies dans l’île. Elle se plaint que celle de Santiago, fondée en 1787, et qui a servi de modèle à la société de La Havane, n’ait pas poussé son existence au-delà de 1792 ; que celle de Sancto-Espiritus soit de même entièrement tombée ; elle rend justice à celle de Puerto Principe, dont quelques mémoires sont assez remarquables : ensuite, reportant l’attention sur ce qu’elle était elle-même en 1804, temps de décadence et d’incurie, elle rappelle les paroles d’un voyageur célèbre, M. le baron de Humbolt, qui fait observer, dans un de ses ouvrages, que les sciences et les arts, malgré la protection de la Société Patriotique de l’île de Cuba, n’avancent qu’avec beaucoup de lenteur, dans un pays où la production et le commerce des denrées coloniales occupent exclusivement la pensée des citoyens.
Dans une autre occasion, la même société reproche à la ville de Santiago l’abus encore existant d’ensevelir des morts dans les églises ; à la ville de Bayamo, le refus qu’elle a fait d’admettre la vaccine, et à toute la population qui s’étend depuis Puerto-Principe exclusivement jusqu’au cap de Maysi, son obstination à vouloir rester dans l’ignorance et la barbarie. Ces reproches ne rendront pas les Havanais plus aimables aux yeux des autres habitants de l’île, qui ont coutume de les regarder comme vains et méchants, peut-être parce qu’ils sont un peu moins ignorants et plus riches.
La société économique a été divisée en quatre sections, qui ont pour objet de leurs soins respectifs l’éducation, l’agriculture, l’industrie et le commerce. Dans le rapport déjà cité, elle blâme la plupart de ses membres, qui pour tout acte académique, se sont fait agréger à l’une des quatre classes. Tout en rendant justice au zèle soutenu de la classe d’éducation, qui s’occupe d’introduire la méthode de Lancastre avec quelques modifications jugées nécessaires, elle dit, en parlant de celle d’agriculture, que, malgré les nombreuses invitations adressées à ses membres par la voie du journal, no celebra mas que… conferencias, elle n’a jamais fait que des séances !
C’est pour le compte et sous les auspices de la société économique que s’imprime le Diario del Gobierno, journal qui renferme, outre les actes publics du Gouvernement, quelques nouvelles d’Europe, quelques bulletins menteurs de la Terre-Ferme, ainsi que les annonces et avis divers. Au récit des avantages remportés de temps à autre par les royalistes, on est toujours sûr de voir annexé un chant patriotique plus ou moins exorbitamment long et pompeux. Pendant la guerre de la Péninsule, les journaux donnaient peu de nouvelles ; mais ils renfermaient beaucoup de diatribes et de chansons.
Ceux qui se font annoncer dans les journaux y prennent toutes les qualités, et y reçoivent toutes les épithètes qui chatouillent le plus doucement leurs oreilles. Aussi la ville de La Havane abonde-t-elle en hommes célèbres dans tous les genres, ainsi que son port en bergantines y fragatas famosos, hermosos y muy veleros*.
* Brigantins et frégates fameux, beaux et fins voiliers.
Tous les usurpateurs étrangers de réputation et de titres sont certains de faire dans les journaux havanais un acte de prise de possession qui ne sera pas contredit. Les Français n’ont pas été les derniers à profiter de cet avantage.
Il paraît chaque mois, depuis janvier 1817, un numéro des mémoires de la Société Économique, où se trouvent également les lois et actes de l’autorité, beaucoup de discours à peu près sans but, quelques éloges d’hommes obscurs, quelques tableaux de statistique, et des vœux plus encore que des projets d’amélioration.
Ces mémoires, le Diario del Gobierno et la feuille du commerce qui paraît deux fois par jour, sont à peu près tout ce qu’on imprime aujourd’hui à La Havane. La presse a gémi davantage dans le peu de temps qu’elle a été libre, ou si l’on veut licencieuse ; car elle n’était pas autre chose avec le fameux Simon Bergagno y Villegas, auteur de la feuille semi-périodique intitulée l’Esquife. Moines, femmes, avocats, professeurs de l’université, administrateurs, électeurs, jusqu’à des cordonniers, le malin Bergagno embarquait dans son esquif, et jetait sur le récif appelé Cayo-Puto, tout ce qui lui déplaisait. On s’arrachait ses feuilles, dont la publication commença avec le mois de septembre de 1813, et finit le 30 juin de l’année suivante. C’était une espèce de Scarron pour la configuration du corps et pour les bouffonneries. La plupart de ses facéties ne sont que des caricatures écrites ; des expressions bouffonnes qui n’ont pas leurs analogues dans notre langue en font souvent tout le sel, et il serait difficile de citer quelques morceaux de ce hargneux et mordant folliculaire qui ne perdissent pas, dans une traduction, le mérite qu’on a pu trouver à l’original.
En 1814, Bergagno fut envoyé en Espagne par ordre supérieur, et l’on ignore ce qu’il est devenu. Cet écrivain ne fut pas le seul dont les hardiesses occupèrent l’esprit avide des Havanais. Mais ses rivaux, qu’il attaqua souvent, n’avaient pas eu le bonheur de rencontrer un cadre aussi original que le sien, et n’obtinrent pas le même succès. À cette époque appartiennent aussi l’Histoire de l’île de Cuba par don Antonio J. Valdès, et le recueil intitulé el Patriota Americano. L’un et l’autre ouvrage n’ont pas dépassé leur premier volume. Ici comme ailleurs des bouffonneries malignes sont plus heureuses que des productions graves, quel que soit leur mérite. Valdes n’était pas de La Havane, non plus que Bergagno, né à Carthagène des Indes. Le premier était Mexicain, et orfèvre de son état. On m’a dit qu’étant retourné dans sa patrie, et s’y étant montré sous les étendards d’un parti dont probablement il était venu servir les intérêts à La Havane, il avait été pendu.
Il s'agirait de Simon Bergaño y Villegas, écrivain né à Santander en Espagne péninsulaire en 1781 connu pour ses œuvres satyriques et sa contribution au journalisme.
Il est arrivé au Guatemala au service du capitaine don José Ximenes, probablement en 1800. Archviste puis éditeur de la Gazeta de Guatemala, il connaît des difficultés avec le gouvernement et il est finalement arrêté en 1808 pour sédition. Dans son dossier d'instruction on trouve des écrits de sa main peu amènes à l'égard de la monarchie :
« España ha sido y siempre la mayor mas preocupada, por que con capa de piedad imperan en ellas ciertos tribunales; cuyo instituto es el de recoger y sepultar obras excelentes (…) El gobierno francès aunque monarquico hasta el año de 1789 facilitaba a los escritores cuanta libertad se queria. Voltaire, Rosseaut, Dorat, Mercier, Montesquieu y otros, cuyas obras están prohibidas en España, escribieron en tiempo de los Reyes».
Envoyé en Métropole, il recouvre la liberté en 1810 et se rend à Cuba. L'année suivante, il fonde à La Havane le périodique El Correo de las Damas puis El Diario Civico ce qui ne manque pas de lui attirer les foudres des autorités
Il meurt à La Havane en 1828.
Un autre Mexicain nommé Aleman, envoyé par Joseph Buonaparte, dans le temps que celui-ci occupait le trône d’Espagne, fut arrêté à bord même du navire qui l’avait amené, et pendu incontinent. À la même époque, un acte notarié venu d’Espagne, et dont le protocole était au nom de Joseph, fut saisi chez le scribano qui devait en faire usage, lacéré et brûlé publiquement par la main du bourreau. On peut dire que La Havane se montra violemment fidèle à Ferdinand VII.
La disposition des esprits s’est modifiée avec les circonstances. Les alarmes inspirées par le rétablissement de l’inquisition, bien que l’existence actuelle de ce tribunal soit très innocente, la déception de quelques espérances plus ou moins fondées, la fermentation universelle qui règne dans les États chrétiens, le choc de tous ces intérêts divers que la pensée s’est habituée à mettre sans cesse en opposition, toutes ces causes ont fécondé les germes déposés dans les têtes pendant une émancipation de quelques années. Les Espagnols comme les Italiens, et tous les peuples longtemps comprimés ont un esprit en quelque sorte ruminant. Ils exercent cette faculté, qu’ils doivent à leur position, sur toutes les pensées nouvelles et hardies qui jaillissent jusqu’à eux. Aussi le peu de livres français que peuvent atteindre ceux des Havanais à qui notre langue n’est point étrangère, est avidement dévoré. Londres, les États-Unis, Bordeaux leur envoient clandestinement les traductions des livres français les plus audacieux du dix-huitième siècle, ainsi que des réimpressions d’ouvrages espagnols écrits sous l’influence des Cortès, ou commandés par Buonaparte. Le fruit de toutes ces lectures mûrira sans doute avec le temps ; reste à savoir s’il ne sera point taré par les intrigants, les ambitieux et les fripons.

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