samedi 14 mars 2009

Un te Deum

Un te Deum
Le Paseo


Pourquoi tout ce bruit d'artillerie et de cloches ? Quelle grande nouvelle est arrivée d'Europe ? Une fille est née au Roi à deux mille lieues d'ici. Partageons les transports qu'a éprouvés une famille auguste, il y a quelques mois. Je vais à la Cathédrale, où doit être célébrée une grand-messe solennelle. On n'y étouffe pas, bien que toutes les autorités y soient réunies, et qu'on ait à entendre un Te Deum. Moi-même je n'y serais pas venu peut-être, si j'avais pu me douter du tour perfide qu'on me préparait. La grand-messe avait été assez bien, à part deux décharges de mousqueterie sur la place de l'église ; bruit obligé des cérémonies politico-religieuses. Mais quand ce vint au Te Deum, je me crus transporté au mont Ida, lorsque les Curètes y faisaient leur charivari, pour empêcher Saturne d'entendre les cris de Jupiter, dont Rhéa leur avait confié l'éducation. Les grosses cloches du dehors, des demi-cloches intérieures disposées autour d'un cerceau adapté au mur, et qu'on faisait incessamment tourner, les clochettes qu'agitaient, avec une sorte de fureur, les jeunes acolytes, les basses, les violons, les flûtes, les voix des chantres, les orgues, et puis le canon brochant sur le tout : certes c'était un peu trop oublier que Dieu lit au fond de nos cœurs.

Le soir, il y a eu promenade d'étiquette au Paseo. Les corps de musique des différentes troupes qui composent la garnison, blanches, noires ou de couleur, étaient placés à différents intervalles, et jouaient assez bien nos meilleurs airs militaires. La grande allée est destinée aux volantes ; les deux allées latérales sont pour les piétons. Des dames richement mises passaient en revue devant une double haie de spectateurs. Il est plus aisé aux femmes, chez toutes les nations, de se montrer riches que de paraître belles. La plupart des dames qui n'étaient pas laides m'ont paru trop chargées d'embonpoint. J'avais vu pourtant, le matin même, de bien jolies tailles dans les églises, des minois bien revenants ! A quoi faut-il donc attribuer le médiocre effet que produisent à la promenade les belles étoffes françaises et la parure élégante que, dans les quatre parties du monde, les femmes à la mode empruntent à nos Parisiennes ? Est-ce à la trop grande vivacité de l'air, surtout quand le vent de nord souffle et qu'il altère la fraîcheur d'un visage délicat ? Est-ce à la manière toujours un peu gauche dont les étrangères copient les poupées qu'on leur envoie de Paris ? Dans les Églises, le jour est plus doux ; l'habillement qu'on y porte est plus national ; tous les avantages en sont mieux connus, et doivent être mieux saisis. Disons-le aussi, mais bien bas, la plupart de ces femmes, dont la figure est si commune, ne sont-elles pas des épouses de parvenus ? Non que je regarde la finesse dans les traits comme le partage exclusif d'une certaine classe ; mais la joie et l'orgueil qu'inspiré une fortune subite, décomposent souvent la figure. D'ailleurs un tableau qui était passable devient laid quand on l'entoure d'un cadre un peu trop somptueux.

Quelque chose que je ne puis comprendre, c'est l'obstination de certaines femmes de ce pays, qui se coiffent toujours en cheveux, bien que ces cheveux grisonnent et attestent les ravages du Temps. Il me semble que partout ailleurs les femmes ne se piquent pas de produire au grand jour une pareille marque ou induction de sagesse.

Dans la file de ces volantes si jolis quoique simples, parmi ces caleseros nègres si proprement vêtus, il se trouvait des volantes et des caleseros un peu honteux sans doute, un peu repentants d'être venus là. On peut permettre à ce vieux militaire de se montrer dans un antique volante avec un chapeau sauvé peut-être de la dernière bataille, et un habit que des galons ternes font paraître plus râpé encore ; on excuse son calesero de n'avoir pas l'air plus moderne que son maître ; mais des jeunes gens dans un misérable volante de louage, et avec la mise la plus négligée !

Les premiers fonctionnaires et les marquis peuvent seuls avoir des carrosses ; tout le reste ne va qu'en volantes. Les cabriolets de construction étrangère doivent même adopter, pour la position des roues, l'usage du pays. Ces roues sont placées en arrière de la caisse ; disposition qui présente quelques avantages. Les cahots fatiguent moins, et si les brancards viennent à casser, on est sûr de ne tomber qu'en avant. Le calesero, même en menant un carrosse, est toujours à cheval ; l'usage des sièges est inconnu ; il en est de même en Espagne, et c'est depuis que le cocher du duc d'Olivarès entendit, de son siège, un secret que ce fameux ministre confiait à son ami.

Se promener en voiture, c'est peut-être le signe de mœurs efféminées ; cela s'accorde en outre avec la gravité d'une nation peu communicative. Quelques salutations de la main ou de l'éventail, faites avec une prestesse toute gracieuse, qu'un étranger ne saurait imiter, quelques mots jetés et rendus à la volée, c'est tout ce que produit la rencontre de deux amis. Nos femmes se promènent, non seulement pour être vues, mais pour voir. On dirait que les Espagnoles ne viennent au Paseo que pour être vues.

Les Turcs ne se promènent pas du tout ; aussi les Turcs et en général tous les peuples non promeneurs sont-ils sérieux et peu liants.

J'oubliais de dire que les Espagnols ne sont point dans l'usage de couper la queue à leurs chevaux ni à leurs mules, ainsi que le pratiquent les Anglais, et les Français à l'imitation de ces derniers. Il est vrai, pour rappeler un mot de Voltaire, qu'ils ne se sont pas avisés encore de couper le cou à leurs rois, et ne s'en aviseront probablement jamais. Le régicide est inconnu dans leur histoire. Revenons au Paseo.

Des arbres du pays, ou des contrées américaines qui s'en rapprochent 3e plus, ombragent les deux allées latérales. Ces arbres pourraient être mieux soignés ; on les mutile, on les arrache même impunément. Ils sont d'ailleurs très inégaux en taille comme en feuillage, et les allées n'ont pas cet air de grandeur, cette apparence d'infini dont l'âme est charmée dans les belles avenues d'Europe. Trois fontaines, dont deux sans eau, servent de perspective. Deux ruisseaux bordent le cours ou allée du milieu, et donnent la faculté de l'arroser tous les jours avant l'heure de la promenade. Cet arrosement est fait par des nègres forçats, et le bruit des chaînes retentit avant celui des chars élégants. Ce n'est pas le seul contraste que le Paseo présente à l'observateur.

Les baracones, ainsi que nous l'avons déjà dit, sont alignés à gauche en tirant vers le fort de la Punta, et les belles dames voient, en passant, les lieux où leurs maris peuvent s'approvisionner de victimes. Ces belles dames ont, en général, l'air très ennuyées ; en revanche, les habitants des baracones paraissent assez gais, s'il faut en juger du moins par leurs joyeux accents et par les sons rapides des instruments grossiers qui animent leurs danses. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; ces danses, le plus souvent, sont forcées ; cette joie est ordonnée ; et l'un des premiers travaux imposés à l'esclave c'est de paraître gai, pour être plus chèrement vendu.

A l'extrémité du Paseo, vers l'entrée du port, à droite, se montrent les fourches patibulaires. Quelle perspective pour une promenade ! Mais on n'y prend pas garde ; d'ailleurs on ne pend que des nègres.

L'espace autour duquel circulent les deux files de volantes s'allonge graduellement. Le dernier dragon en vedette au milieu du cours, est la borne autour de laquelle tournent les volantes. Cette borne recule à mesure que l'affluence augmente. Un petit nombre de dragons exercent la police du Paseo. Les caleseros ne sont pas aussi insolents que nos cochers. Ils ont la double appréhension de leurs maîtres et de la police ; et le con licenzia est prononcé plus poliment que notre gare !

II faut quitter le Paseo avec les dernières voitures, si l'on ne veut y rencontrer des promeneurs dangereux. C'est un coupe-gorge dès que la nuit vient.

Je rentrai chez moi préoccupé d'idées peu riantes. Ce contraste du Paseo et des baracones, cette opposition de l'extrême richesse avec l'extrême misère, cette profusion de biens due aux sueurs et aux larmes de tant de malheureux, toute cette confusion de plaisirs et de douleurs, d'orgueil et d'abjection, de faste et d'injustice, de mollesse et de férocité, avait noirci mon imagination et rempli mon âme d'impressions sinistres. J'allais écrire une déclamation violente contre la société ; mais je me retins : c'est une matière épuisée. J'avais cependant à me débarrasser d'un excès de bile ; je me mis à brocher une macédoine d'observations et de remarques la plupart tant soit peu satiriques, pour en régaler mon ami, qui ne voyait pas les femmes blanches avec autant de dédain qu'il avait paru le faire, et qui n'avait pas voulu m'apprendre que Doña Dolores avait eu la bonté de s'informer de moi.

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