Détails sur les villes de l'intérieur.
Sort des esclaves
Lois qui les concernent.
Je pourrais tout de suite, mon ami, satisfaire votre curiosité sur vos deux inconnues; mais je ne le ferai point encore. Je mets à cela un peu de malice, je l'avoue : cette malice pourtant ne saurait nuire à notre amitié. Parlons d'autre chose en attendant. Les notes que je vous ai laissées ne donnent que des renseignements incomplets ; j'ai retrouvé dans mes souvenirs quelques autres observations qui pourront vous être utiles.
» Le commerce de Santiago n'est pas aussi actif que celui de la Havane; mais en ce moment il est peut-être plus avantageux pour les étrangers. En 1814, il entra dans ce dernier port sept cent soixante navires, dont deux cent quatre-vingt-onze seulement n'étaient pas nationaux; en 1817, il en est entré mille trois cent dix-neuf, dont le plus grand nombre n'appartenait pas à l'Espagne. Le nombre des vaisseaux entrés à Santiago de Cuba n'est pas, à beaucoup près, aussi considérable.
» Si le port de la Havane est favorablement situé pour les relations avec le golfe du Mexique, celui de Santiago ne l'est pas moins pour commercer avec les différents pavillons qui fréquentent les Antilles. La population de Santiago n'est pas aussi méchante que celle de la Havane; du moins les assassinats n'y sont pas aussi fréquents. Mais le bas peuple y est peut-être plus porté au vol. Les campagnes qui environnent la ville sont beaucoup plus riantes que celles de votre voisinage, et, quoique l'air de Santiago ne soit guère moins insalubre que celui de la Havane, il y meurt en proportion beaucoup moins d'étrangers , parce que les nombreuses quintas éparses sur les coteaux d'alentour offrent aux Européens autant d'asiles où, dans une atmosphère plus pure, ils peuvent braver les intempéries de la mauvaise saison.
»Le port de Baracoa n'est pas non plus sans activité. L'agriculture a fait des progrès dans les campagnes voisines. On exporte de Baracoa une grande quantité de cire, ramassée dans toutes ces contrées de l'Est où de grandes sucreries ne sont pas encore en vigueur.
» La ville de Santa-Maria del Puerto-Principe est la plus considérable après la Havane. Elle est bien bâtie; mais sa population ne répond pas à son étendue. Les loyers de maisons n'y sont pas très élevés. L'argent y circule peu. Ce n'est pas qu'il n'y soit très abondant; mais il n'y a aucun luxe, aucune industrie qui le mette en circulation. A cet égard, Puerto-Principe est reculé de deux siècles. Les revenus de ses principaux habitants proviennent des nombreux troupeaux qu'ils font élever, et qui servent à l'approvisionnement même de la Havane, éloignée de Puerto-Principe d'environ cent cinquante lieues.
«Dans toutes ces plaines immenses au' milieu desquelles se trouve Puerto-Principe, à peine voit-on quelques trapiches, ou petites sucreries d'une vingtaine d'esclaves. Tout le reste du terrain est en hatos. Quelques nègres pasteurs suffisent pour avoir soin des plus nombreux troupeaux. Les propriétaires n'ont d'autre peine que d'enterrer dans leur coffre-fort l'argent que le majordome apporte, et de l'en exhumer pour le jeu ou pour des procès. Voilà le seul déplacement de fonds qui existe.
» II y a des procès qui durent ou qu'on nourrit, comme ils disent, depuis plusieurs générations. Un père ordonne par testament à ,son fils de suivre avec rigueur tous les procès qu'il laisse. On rapporte que les frais de chicane à l'occasion d'une mule se sont élevés à près de quarante- deux mille trois cents piastres. On plaide par écrit. Quatre charrettes ne porteraient pas tout le papier qui a été noirci en certaines affaires. Aussi le métier de escribano, ou avocat, est-il le meilleur de tous. Les ecclésiastiques peuvent l'exercer.
»En 1773, la colonie étant encore très faible, les frais de justice furent portés à cent quatorze mille piastres, sans compter les menues dépenses occasionnées par les jugemens verbaux des alcades ordinaires. En 1792, on comptait dans toute l'île cent six avocats, dont soixante-douze à la Havane. La population totale n'était alors que de deux cent cinquante-quatre mille huit cent vingt et un habitants, et les exportations ne s'élevaient qu'à cinq millions de piastres. Aujourd'hui, que la population est montée à six cent mille âmes, le nombre des avocats est d'environ cent cinquante, dont soixante-quinze à la Havane. Il y a presque autant de bacheliers qui font des mémoires sans avoir .droit de signature; et en y comprenant les officiers de justice, huit cent cinquante individus vivent ou s'enrichissent aux dépens des plaideurs.
» Si l'on considère pourtant que l'audience qui était à Santo-Domingo a été transférée à Puerto-Principe, et que ce tribunal d'appel étend son ressort sur toutes les Antilles espagnoles et sur les Florides, on reconnaîtra que le nombre des avocats n'a pas augmenté à proportion de ce qu'il était en 1792, et en raison soit de la translation de l'audience royale, soit de l'accroissement de la population. Mais il faut observer que cet accroissement de population est produit en grande partie par les nouveaux esclaves, et que jusqu'à certain point le nombre des blancs n'est guère au-dessus de ce qu'il était autrefois.
» On a senti le besoin d'arrêter la trop grande multiplication des gens de plume, et de sages mesures ont été prises dernièrement à cet égard. C'est à don Joaquin Bernardo Campuzano, régent actuel de l'audience royale, qu'on doit cet esprit de réforme, ainsi que l'érection d'une académie de jurisprudence pratique à Puerto-Principe. Cet honnête magistrat a pensé que si les avocats étaient moins nombreux et plus éclairés, les plaideurs s'en trouveraient mieux.
» Au reste, le génie de la chicane trouble toute l'Amérique. Les États-Unis sur ce point ne sont pas en arrière de l'Amérique espagnole. On prétend que la Louisiane d'une part, et l'île de Cuba de l'autre, sont les deux terres du Nouveau-Monde les plus propres à la reproduction, des procès.
» L'établissement de l'audience royale a répandu quelques symptômes de vie à Puerto-Principe, mais en y augmentant la corruption des mœurs. Également éloignée des deux côtés Nord et Sud de l'île, et sans communication immédiate avec la marine, cette ville était renommée autrefois pour un certain attachement aux vertus antiques. Le germe des vices y a été apporté par cette nuée d'avocats et de gens de justice qui sont venus s'y établir. Aujourd'hui tout s'y passe comme ailleurs , avec cette différence néanmoins que la circulation des espèces étant peu rapide , surtout dans les classes inférieures, la débauche y est devenue peut-être d'autant plus active qu'elle occasionne moins de dépense qu'à la Havane. Dans les marchés, la disette d'espèces est au point que plusieurs denrées s'y traitent par échange. Les chandelles sont un des moyens d'échange les plus habituels. Au reste, les petites jouissances de la table y sont bien moins connues que dans les ports de mer; et souvent, par exemple, on serait bien en peine de pouvoir manger une salade, non pas faute d'huile, mais faute de laitue. La grande culture y étant à peu près nulle, on ne doit pas s'étonner que le jardinage y soit inconnu.
» L'arrondissement de Puerto-Principe renferme une population de cinquante mille âmes. Ce nombre peut augmenter considérablement, si un projet conçu depuis quelques années, et dont l'exécution fut commencée plusieurs fois, réussit enfin.
» A vingt lieues au Nord-Est de Puerto-Principe, «n face du canal de la Providence, que la plupart des navigateurs américains préfèrent au nouveau canal de Bahama, s'enfonce dans les terres une baie qui ressemble pour la forme à celle de la Havane, mais avec des dimensions beaucoup plus grandes et des localités plus propres à recevoir un bon système de fortifications. Au fond de cette baie, au pied d'un morne qui s'avance dans les eaux comme la pointe de Regla, se trouve le hameau actuel de Nuevitas, habité par quelques pêcheurs. Dans l'un des deux enfoncements de la baie, nommé l'Estero de los Güiros, on a marqué l'emplacement d'une ville qui peut devenir trèsimportante, et qui portera le nom de San-Fernando de Nuevitas. Ce terrain a été choisi, pour sa situation dans une plaine agréable, pour la facilité avec laquelle les environs peuvent se prêter à d'heureux défrichements, pour l'abondance qu'on y trouve d'eaux fertilisantes et de matériaux propres à la construction, ainsi que pour l'avantage de communiquer par le pays haut avec Puerto-Principe. Le chemin actuel est absolument impraticable, la plus grande partie de l'année, à cause des fondrières sans fin qui s'y forment aux moindres pluies.
» Divers particuliers ont offert de céder du terrain aux nouveaux colons, moyennant un simple canon, ou redevance de cinq pour cent, lequel ne commencerait à être exigible qu'après six ans révolus. Il y a dans ce moment environ deux cent cinquante caballerias qui peuvent être réparties à cette condition. Tous vaisseaux espagnols ou étrangers seront exempts des droits de tonnelage pendant deux ans. Toutes les personnes qui, des différents points de l'île, viendraient s'établir en ce lieu, seront défrayées par le gouvernement, et on leur allouera pendant deux mois une somme suffisante pour leur nourriture et pour celle de leur famille. Les premières constructions de baraques et de magasins, ainsi que les premiers défrichements, seront entrepris par souscription. A Puerto-Principe on a déjà rassemblé de six à sept mille piastres. C'est au régent de l'audience que le Roi a confié le soin de cet utile établissement.
Par malheur, deux circonstances nuisent ici à cette faveur de l'opinion publique qui doit entourer le berceau d'une colonie. La baie de Nuevitas est justement redoutée pour la multitude prodigieuse de moustiques dont on y est assailli. En une minute le visage et les mains en sont tout couverts. Les défrichements et la culture font disparaître à la longue cet inconvénient. En second lieu, quand don Joaquin partit de la Havane pour aller prendre possession de sa charge, il emmena une commission qui devait, de concert avec lui, visiter les lieux et diriger les premiers pas de la colonie… Deux ou trois Français, anciens habitants de Saint- Domingue, faisaient partie de cette commission. Ils avaient exagéré d'avance les avantages de Nuevitas à quelques-uns de leurs compatriotes qui avaient dessein de s'y rendre. Mais ces derniers n'ont pas été médiocrement étonnés d'apprendre que les commissaires français avaient jugé à propos de s'établir ailleurs. Sans doute on est maître de choisir ce qui convient le mieux; mais une pareille préférence, venant après l'exploration d'une contrée où d'avance on appelait des habitants, ne peut que les en écarter et faire naître des préventions défavorables.
Voici un effet de ces préventions. Un navire frété par le gouvernement, et qui, de la Louisiane menait à Nuevitas des colons , anciens sujets de l'Espagne, est obligé, par rapport à des corsaires insurgents qui étaient en vue, d'entrer dans le port de Matanzas. Les passagers n'ont pas plus tôt mis pied à terre, et nommé Nuevitas, qu'ils sont dégoûtés de s'y rendre, par les rapports qu'on leur fait, et presque tous se décident à fixer leurs pénates à Matanzas même*. »
* J'ai appris depuis que l'établissement de Nuevitas n'a pas réussi. La plupart des côlons que des promesses exagérées y avaient attirés, après avoir souffert une horrible misère, ont fini par abandonner ces lieux. Ceux d'entre eux qui avaient reçu des secours du Gouvernement ont été considères comme déserteurs; et l'on m'a assuré que quelques-uns ayant été pris ont été pendus; ce que pourtant j'ai de la peine à croire.
Au reste, vous connaissez la cédule royale du 21 octobre 1817, et les faveurs notables qu'elle accorde aux étrangers qui s'établiront dans l'île de Cuba. Ces dispositions bienveillantes sont une suite de celles qu'on a déjà prises pour peupler les îles de Puerto Ricco et de Santo-Dominga. Ceux des Louisianais qui sont d'origine espagnole ne sont pas seuls à venir en profiter. Les Anglo-Américains commencent à descendre. Si une fois la réputation des terres de l'île de Cuba s'accroît et s'exagère parmi eux. leurs migrations deviendront un véritable débordement.
» C'est un singulier peuple à cet égard que les Anglo-Américains; ils portent, dans la vie agricole, toute l'inconstance et la mobilité qui distinguent les nations nomades. Un père de famille sera établi sur une terre que depuis longtemps il arrose de ses sueurs; il l'aura agrandie, embellie; les cendres d'un père, d'une épouse, d'enfants chéris y reposent; eh bien s'il apprend qu'à cent lieues, à deux cents lieues de là se trouvent des terres plus fertiles, il n'hésite pas, sur la foi d'une renommée souvent trompeuse, de délaisser les arbres qu'il a plantés, la maison qu'il a bâtie, les sillons, qu'il fertilisa, les cendres qui devaient lui être si chères; il vend, quelquefois à vil prix, tout ce qu'il ne peut emporter, et traînant après lui ses bœufs, ses outils de labourage, quelques meubles et sa famille, il va s'établir à cent lieues, à deux cents lieues, prêt à se rendre plus loin encore, selon les nouveaux bruits qui viendront éveiller sa cupidité. Ce caractère est bien digne de remarque.
«C'est ainsi que les bonnes terres de la Louisiane ont été si promptement peuplées, du moment que cette contrée a fait partie de l'association américaine. Et ne croyez pas que la différence de religion soit un obstacle pour les protestants qui voudront soumettre à leur charrue les terrains incultes de l'île de Cuba. La Havane, Santiago, Matanzas , Baracoa , les campagnes1 qui avoisinent ces villes peuvent dire ce qui en est. Ici, comme en plusieurs pays d'Europe, au moyen de certificats, un homme devient tout ce qu'il veut paraître, et des quakers, des anabaptistes, des méthodistes, voire même des chrétiens sérieux, nouvelle secte que les maux de l'âge présent ne peuvent que fortifier dans son mépris pour le rire et pour les joies de ce monde, ne seraient pas plus inquiétés, dans l'exercice de leur industrie, que les descendants en ligne directe de Pelage. Le gouvernement toutefois, en appelant les étrangers dans cette île, n'a pas prétendu que certains d'entre eux y vinssent comme en avant-garde; et le trop grand concours d'Américains pourrait, par la suite, inspirer quelques appréhensions.
«Les terrains qu'on nomme realengos, et dont la couronne peut encore disposer, se composent en général des intervalles que, par suite de leur étendue circulaire, les hatos laissent entre eux. Ce sont des terrains irréguliers et sujets, le plus souvent, à litige. Il faut donc peu compter sur les concessions gratuites de terres.
»Le prix auquel on peut en acheter varie beaucoup suivant les lieux. Dans la partie orientale, ce prix est fort modique. Il n'en est pas de même au Sud-Ouest de la Havane. Là, quoique le sol n'ait pas autant de mérite que dans la plupart des autres cantons, il est à la fois plus cher et fatigué depuis plus longtemps.
» La caballeria s'y vend communément trois mille piastres, tandis qu'au voisinage de Matanzas on pourrait encore ne la payer que cinq cents. Il est rare que les ventes de terrains aient lieu au comptant; les stipulations ordinaires se font à cens, et le taux du canon annuel ne dépasse guères cinq pour cent. Cette facilité, qui ne doit pourtant pas éblouir sur la validité des acquisitions, plus problématique ici peut-être que partout ailleurs, est un attrait pour les nouveaux colons.
»La culture du cotonnier, qui commence à peine, peut devenir un autre encouragement, par les produits qu'elle donne dès la première année. Il y a un choix à faire dans les variétés de cet arbuste. L'expérience aura bientôt fait connaître celles qui prospèrent le mieux dans ce pays. Bien des gens prétendent que cette culture sera plus avantageuse, par la suite, que celle de la canne à sucre et du caféier.
» Avec cent acres de terre et quarante nègres on peut cultiver cent mille pieds de ce dernier végétal, et récolter de plus tous les vivres nécessaires. Chaque arbre à café produit, l'un dans l'autre, trois quarts de livre de cette fève précieuse.
»La culture de la canne à sucre exige des avances considérables. Il appert d'un calcul très exact fait, en 1798, par D. Jose-Ignacio Echegoyen, afin de démontrer combien était excessive l'imposition d'un dixième sur le sucre travaillé, que, pour récolter dix mille arrobes de sucre, il faut une dépense annuelle de douze mille sept cent soixante-sept piastres, indépendamment du capital qui ne peut être moindre de soixante mille. » Il est une culture qui jusqu'ici a été absolument négligée : celle de l'indigo; il croît pourtant de lui-même aux environs de la Havane. On raconte qu'un étranger acquit une fortune considérable en faisant ramasser de l'indigo bâtard dans les champs, et en lui donnant les préparations nécessaires.
«Dans l'état actuel des choses, l'île de Cuba, avec une population qui à peine s'élève à six cent mille âmes répandues sur une superficie d'environ six mille sept cent soixante-quatre lieues carrées, ou soit neuf cent six mille quatre cent cinquante-huit caballerias, dont la centième partie est à peine défrichée-, produit autant chaque année que le royaume de Mexico avec toutes ses mines, avec son agriculture et une population de six millions d'âmes, sur une surface de quatre-vingt-un mille cent quarante- quatre lieues carrées.
«La population de l'île de Cuba, comme vous avez pu facilement le voir, est très inégalement répartie. Certaines paroisses comme celles de Macuriges , de Consolacion , d'Hanabana ne comptent pas dix âmes par lieue carrée; mais de» Matanzas jusqu'à Bahia-Honda , dans un espace d'environ quatre cents lieues carrées, on compte trois cent mille habitants, c'est-à-dire la moitié de la population entière; vous savez que la Havane et ses faubourgs sont peuplés d'environ quatre-vingt-seize mille âmes.
«Le canton que j'habite est un exemple remarquable de l'extension que l'industrie et le zèle peuvent donner, soit à la population, soit aux moyens d'existence. Le bourg de San-Hilarion de Guanajay, à l'Ouest et à dix-neuf lieues de la Havane, n'était rien en 1781. On n'y voyait qu'une petit» église construite en planches et avec des spathes de cocotiers, et trois ou quatre huttes, dont une servait de logement au curé, lorsque la señora Leonor de Contreras, propriétaire de ce lieu, en commença la fortune par les encouragements qu'elle accorda à ceux qui vinrent s'y établir. Aujourd'hui le bourg de San-Hilarion de Guanajay compte près de trois cent cinquante maisons, la plupart assez grandes, maçonnées et couvertes en tuiles, et une église convenable à l'agrandissement de la population, laquelle s'est élevée à plus de trois mille sept cents âmes. Celle de tout l'arrondissement va au-delà de douze mille.
» Cependant les plus belles habitations ne sont pas dans mon voisinage; mais à San~Marcos, à San-André, à San-Luis. À San-Marcos surtout il y a du luxe dans les bâtiments, du goût dans les plantations, de la somptuosité dans les clôtures. Là, on commence à embellir la terre avec une partie des trésors tirés de son sein ; ailleurs on se contente de la déchirer.
» Vous m'avez demandé, dans une de vos précédentes lettres, quel est le sort des esclaves employés à la culture. Je voudrais déguiser à un ami de l'humanité tout ce que leur condition a de vraiment déplorable. On a dit qu'ils étaient naturellement paresseux, et pour dompter ce penchant à ne rien faire, qu'ils tiennent du climat et de la simplicité de leurs goûts comme de la modestie de leurs besoins , on les excède de travail, on les fait mourir à la peine: ils sont naturellement sobres; excellente raison pour les laisser mourir de faim : on a pensé qu'ils étaient les hommes de la nature, et ils vont tout nus, même dans les mornes où la fraîcheur de l'air, à certaines heures et dans certaines saisons, est quelquefois très vive : on a vu qu'ils dorment peu, et certains maîtres ne veulent pas qu'ils dorment du tout : on connaît leur extrême sensibilité, on sait combien leurs désirs sont impétueux, et le peu de femmes qu'on amène de Guinée servent aux plaisirs de leurs tyrans, à moins que le défaut de jeunesse ou de charmes né les fasse rejeter au milieu de leurs compatriotes : on sait qu'ils sont vindicatifs, qu'ils s'entendent à couver des projets de vengeance, et on les irrite comme à plaisir par des châtiments non mérités : ils passent pour être enclins au vol, on dit même qu'il faut regarder à leurs pieds autant qu'à leurs mains, et comme on doit tirer tout le parti possible d'une chose achetée, certains propriétaires se reposent sur ce vice du soin de nourrir leurs esclaves; et pour achever un si horrible tableau, d'autres propriétaires, jaloux de leurs fruits et des vivres de leur habitation, ne peuvent les préserver du pillage qu'en menaçant de tirer sur les nègres du voisin, s'ils viennent à les surprendre dans leur domaine.
»Les sucreries surtout sont le théâtre affreux des abus dont je parle. C'est là qu'un travail excessif est sans relâche, que la douleur est sans adoucissement, et la souffrance sans remède. Aussi regarde-t-on les sucreries comme des lieux de punition pour les esclaves de ville, et même pour ceux des caféières. Mais les malheureux qui, sans avoir commis de faute, y sont transportés tout-à-coup; ah! c'est pour ceux-là que la langue humaine n'a point d'expression qui rende toute l'horreur de leur sort.
» Ce n'est pas que les colonies espagnoles manquent de bonnes lois; tout au contraire, et les règlements sur les esclaves en particulier y sont plus empreints d'humanité que chez les autres nations chrétiennes; je dis chrétiennes, parce que les Maures et surtout les Arabes traitent leurs esclaves noirs avec une douceur qui nous est peu familière, les regardant comme des frères malheureux, et leur donnant d'ordinaire la liberté après dix ans de service.
» D'après les lois espagnoles, la moindre allégation suffit pour que le maître soit tenu de vendre l'esclave qui ne veut plus le servir; alors on ne peut en demander que le prix d'achat, et si des infirmités survenues ont diminué ce prix, le juge ordonne qu'il soit fait une estimation qui devient le prix effectif. Aucun maître ne peut, sans s'exposer à être repris par le magistrat, infliger à son esclave des châtiments d'où s'ensuive une effusion de sang plus ou moins considérable. Près de chaque gouverneur, la loi a placé un avocat des pauvres, chargé de toutes poursuites nécessaires pour faire rendre aux esclaves la justice qu'ils réclament.
» Une cédule royale qui faisait à l'humanité des concessions plus grandes encore, fut signée le 31 mai 1789; mais elle resta sans exécution, parce qu'il est des maux qui sont inhérents à l'esclavage, et que la bonté du monarque n'aurait pu arrêter qu'en desséchant tout à fait la source impure dont ils émanent.
«Mais que servent des lois protectrices à des hommes qui ne les connaissent point ou qui n'ont pas le moyen de les invoquer! Des lois protectrices! et il passerait pour un malhonnête homme le blanc qui dénoncerait les abus qu'elles doivent punir! Un maître barbare aura devant vous fait couler le sang de son esclave pour une assiette cassée, ou pour tel autre délit non moins grave, gardez-vous bien d'apprendre à cette malheureuse victime qu'il est des lois pour la défendre contre des caprices inhumains; vous seriez déshonoré pour toujours. Il en est de ceci comme de la contrebande. Ce n'est pas sur celui qui l'exerce que tombe le blâme de l'opinion, mais bien sur ceux qui la dénoncent, la répriment ou la contrarient. Si quelque maître, bourreau de ses esclaves, est dénoncé aux tribunaux, ce n'est point par un cri spontané de l'humanité indignée, c'est par la voix sourde et méprisable de la vengeance et de l'envie.
»On m'a parlé d'un homme qui a vu dévorer par la justice une caféière assez considérable qu'il possédait : il avait maltraité un esclave qui vint à mourir quelques jours après, soit par accident, soit par suite des coups. Des voisins jaloux de sa prospérité naissante, le dénoncèrent. C'était un Français. En général, vos compatriotes ne sont pas heureux dans leurs relations avec les nègres. Si quelques révoltes partielles ont lieu, c'est d'ordinaire dans dos habitations françaises. Si on assassine quelque mayoral, ou gérant, presque toujours ce mayoral est un Français.
» On peut assigner diverses causes à ces choix de la vengeance ; et sans parler des irritations secrètes que la jalousie des Espagnols peut exciter contre des rivaux généralement plus actifs et plus industrieux que les naturels du pays, il y a dans le caractère des Français qui passent aux colonies, un mélange de familiarité et de présomption, de facilité et de suffisance, de douceur et d'âpret, de faiblesse et de hauteur qui les compromet trop souvent. Les habitudes guerrières contractées par la plupart d'entre eux, en donnant plus de roideur à l'expression de leur volonté, exaspèrent des esprits qu'enhardissent en d'autres moments des complaisances peu réfléchies.
» D'ailleurs on ne saurait l'oublier, les Français, dans leurs colonies, ne se montraient pas toujours très humains. Le code noir existait moins comme une garantie pour les esclaves, que comme un objet de dérision pour les maîtres. On vous a peut-être fait connaître à la Havane M. de....Voici un trait de lui que j'ai entendu citer en France, et qu'on m'a confirmé en Amérique ; ce trait donne une idée du respect qu'on avait à Saint-Domingue et pour l'humanité et pour le code noir.
» Il y avait dans les mornes, à quelque distance du Port-au-Prince, une habitation possédée par une bonne dame qui, n'ayant pas besoin d'augmenter rapidement son bien, défendait qu'on tourmentât ses esclaves. Elle mourut, et l'habitation fut vendue. L'acquéreur trouva bientôt que les nègres étaient trop paresseux pour satisfaire promptement la soif de richesses qui le dévorait. Il voulut les forcer au travail, et ne fit que les rendre indociles. L'habitation fut de nouveau mise en vente, et la valeur, comme on peut le croire, baissa. Un second acquéreur se présente.
Il espère réussir mieux que son prédécesseur ; il échoue comme lui ; les nègres se montrent même plus mutins encore. L'habitation est mise en vente une troisième fois. Aucun acquéreur ne se présentait, tant elle était discréditée, lorsque M. de... l'obtint pour une somme très modique. Cette somme paraissait comme perdue aux yeux des amis de M. de... mais il avait fait son calcul. Il s'établit sur les lieux; il envoie les nègres au travail et les accompagne lui-même bien armé. Leur goût pour la paresse et leur esprit de mutinerie se manifestent bientôt. Monsieur de... tranche la tête lui-même à celui qui paraît être le principal instigateur du désordre. Cet exemple de férocité ne suffit point; une seconde tête tombé. Ce n'est point assez encore. Il fait creuser une fosse profonde et enterrer jusqu'au cou deux ou trois nègres. En cet état, on leur donne de la nourriture assez pour prolonger leur supplice et pour attendre qu'ils soient dévorés tout vivants par les vers. Depuis, l'habitation prospéra, et M. de… était, quand la révolution vint, un des riches propriétaires de la contrée."'
»Il faut avouer qu'on ne reproche rien de semblable aux Espagnols. Le sort des nègres, dans l'île de Cuba, est beaucoup moins à la merci des blancs, avares et cruels, qu'il ne l'était à Saint-Domingue, et qu'il ne l'est de nos jours même à la Louisiane, où se trouve, à ce qu'on m'a dit, un homme d'aussi dure constitution que M. de..., et c'est encore un Français. J'en serais fâché pour vous, mon ami, si les torts pouvaient être autrement que personnels, et si votre nation d'ailleurs n'était pas une de celles qui présentent le plus de contrastes.
»En considérant la conduite diverse des Européens dans le nouveau monde, je crois avoir remarqué chez les Espagnols quelque chose de bien singulier : c'est que leurs torts à l'égard des esclaves viennent encore plus de paresse et d'insouciance que de férocité. Je vois une preuve de cette insouciance native dans un réglement très ancien d'après lequel les alcades ordinaires sont obligés de visiter chaque année les habitations, et de voir si on n'y manque pas des ustensiles de cuisine et des instruments aratoires les plus nécessaires; s'il y a un chat, un chien, un coq et des poules. Ces visiteurs ont droit a un honoraire de quatre réaux ou d'une poule, et leur tournée est appelée visita de la gallina, visite de la poule. Aujourd'hui ils ont une mission un peu plus importante : ils doivent s'informer si les esclaves ne sont pas maltraités, si on les soigne convenablement dans leurs maladies; ils doivent tenir la main à ce que les habitations considérables aient un médecin et une pharmacie ; ils doivent examiner si les esclaves sont instruits dans les principes les plus essentiels de la religion. Oh ! si tous les réglements paternels étaient exécutés !
» Mais je vois d'ici votre impatience mon cher ami; je vous vois cherchant des yeux les lignes de ma lettre où il doit être question des deux inconnues; je pense même que vous ne lirez tout ce qui précède qu'après avoir jeté plus d'un regard sur ces lignes promises en commençant, et reculées tout au bout. Dona Dolores, c'est ainsi que se nomme la creatura bella, bianco vestita, a reçu le jour d'un Napolitain comme moi. C'est lui que pleurent et la mère et la fille. Si l'emploi que je tiens enfin ne m'a point échappé, c'est à ces dames que j'en suis redevable. Comme vous je les ai connues au Campo Santo; mais je n'ai pas terminé aussi brusquement ma première relation avec elles.
» Le Campo Santo était devenu aussi pour moi un lieu de promenade. J'y portais mes ennuis et d'assez noirs pressentiments, seule nourriture qui depuis longtemps plût à mon âme. Ces dames, en me voyant triste, s'imaginèrent que je pleurais comme elles un objet chéri. Elles s'intéressèrent à moi. Je m'aperçus bientôt de cet intérêt, et j'en fus touché tendrement. J'osai leur adresser la parole ; elles comprirent à quelques mots que j'étais Italien. Cette découverte parut les émouvoir. « Quelle est votre patrie? me demandèrent-elles. — L'heureuse cité de Naples, répondis-je. » Et leur émotion redoubla. « Seriez-vous mes compatriotes, aimables dames? — Non, mais celui que nous pleurons l'était. » Elles voulurent savoir ce qui m'avait amené à la Havane. Je leur fis connaître ma position, je leur parlai des espérances qu'on m'avait données. « L'habitation où l'on a promis de placer ce cavalier n'est-elle pas voisine de la nôtre, dit à sa mère doña Dolores?—Oui, répondit l'autre, et je pensais déjà à voir don Esteban. Quelques jours après, la place qu'on ne m'avait encore que vaguement promise me fut définitivement accordée. Doña Dolores vous avait vu dans la ville avec moi. Elle me demanda qui vous étiez. Au reste, je ne sais trop pourquoi je vous avais fait mystère de mes rapports avec ces dames : était-ce de ma part discrétion ou méfiance tant soit peu italienne? Quoiqu'il en soit, doña Dolores et sa mère sont venues attendre à la campagne la mauvaise saison, et j'ai l'avantage de leur faire quelquefois ma cour. «
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