Des créoles françaises
De leurs mœurs et de leur jargon
Ayant parlé diverses fois des blancs réfugiés de Saint-Domingue, il serait messéant de ne pas consacrer quelques lignes au souvenir des femmes de couleur de cette île, également réfugiées dans celle de Cuba ; messéant ! plus que cela ; de ma part, ce serait ingratitude : non qu'aucune d'elles, pour trois ou quatre piastres par Jour, ce qui est un peu cher, ait pris soin de ma santé ; non que leur grotesque et détestable jargon ait eu pour moi l'effet de la voix des sirènes ; non qu'à leur aspect j'aie senti se placer sur mes yeux ce bandeau mystérieux, admirable et nécessaire précaution de l'amour, mais parce que Marie-Claire S…, une amie, la meilleure des amies, j'ai presque dit une sœur, m'attendait parmi elles. J'avais déjà distingué Marie-Claire S à la beauté de sa taille, un soir qu'elle traversait en canot de Casa-Blanca au quai de la douane ; mais j'étais loin de penser que cette superbe femme eût l'âme si belle et si bonne. Elle a su depuis me distinguer à son tour, parce que je lui ai paru un homme exempt de préjugés inhumains ; et certes, à ce titre, je me sais gré d'avoir mérité son attention. Marie-Claire S… est griffonne, c'est-à-dire qu'au lieu de descendre du noir au blanc, elle est remontée du blanc au noir, étant née d'un mulâtre et d'une négresse. Très jeune encore, elle avait fait deux fois fortune dans le commerce, soit au Port-au-Prince, sa patrie, soit à la Havane, dans un premier séjour ; mais aucun des revers qui ont assailli les malheureux colons de Saint-Domingue ne l'a épargnée. Des malheurs particuliers se sont joints contre elle aux malheurs communs. Elle avait épousé Charles S, fils d'un de ces Allemands laborieux qui s'étaient établis à Bombarde près du Mole Saint-Nicolas. Après quelques années de l'union la plus douce, Charles S avait péri sur mer avec une partie de la fortune qu'il avait acquise par beaucoup de travail, et en bravant de nombreux dangers. Les larmes que son épouse lui donne encore tous les jours font, à mon avis, son plus bel éloge. J'ai entendu bien des blancs mépriser la mémoire de Charles S…, parce qu'il avait donné sa main à une femme noire dont il possédait le cœur; en d'autres occasions pourtant, ces mêmes hommes se montraient fort attachés aux idées libérales. En vérité, pour voir toujours un peu moins clair dans les mystères du cœur humain, on n'a qu'à fréquenter un plus grand nombre d'hommes, et pour n'y connaître plus rien du tout, peut-être faut-il faire un voyage aux colonies.
L'horreur pour le mélange des couleurs, eu mariage seulement, est si forte à la Havane, qu'une quarteronne française dont la fille, aussi blanche qu'une Circassienne, était recherchée dans des vues honnêtes, par un jeune homme de Bordeaux, ne put faire descendre la grâce du sacrement sur le couple amoureux qu'en reniant la jeune personne pour sa fille.
A la Havane, ce sont les femmes de couleur françaises qui s'entendent le mieux à donner des fêtes. Aussi leurs l'êtes ne sont-elles jamais sans intention. Durant le carnaval, leurs maisons respirent la joie ; mais dès que les fortes chaleurs arrivent, ces demeures si gaies se transforment en tristes infirmeries où gisent quelquefois en même temps des malades, des agonisants et des morts. C'est là qu'une infinité de malheureux voient se dénouer le drame de leur vie ; c'est là que disparaissent les derniers des écus qu'on a apportés de France : véritable temps de moisson pour ces femmes qui ne ressemblent guère aux sœurs grises, et qui passent pour très intéressées. Quelques-unes pourtant font exception, et plus d'un malheureux qui leur a dû la vie ne peut leur offrir en retour que de l'attachement, et quelquefois ne leur fait espérer rien du tout.
Au métier de garde-malade, elles joignent celui de blanchisseuse et de lingère. Celles qui peuvent disposer de quelques fonds achètent des pacotilles et les détaillent chez elles, ou les font vendre par les rues. Voilà pour les mamans, ou du moins pour celles qui ont abjuré toutes prétentions.
Quant aux jeunes personnes, elles sont élevées avec tout le luxe que les gains de l'année permettent. On leur fait entendre de bonne heure que plaire doit être pour elles une spéculation de l'esprit plutôt qu'un besoin du cœur. Aussi connaissent-elles prématurément toutes les ruses de la coquetterie, toutes les ressources de la toilette, et l'on ne dirait pas qu'elles tendent leurs filets à deux mille lieues de Paris, tant elles montrent de savoir faire ! Il n'est pas jusqu'à leurs noms qui ne soient un piège. Ce sont des Zélia, des Délia, des Zutmé, des Zelmire, des Zéphire, et tout ce qu'on peut imaginer de plus harmonieux en ce genre.
Mieux avisées que leurs mères, elles ont deux langages à leur disposition, le créole et le français.
On pense bien qu'un esprit de conquête si général donne lieu à des rivalités, à des querelles, à des guerres sans fin, où les jeunes personnes agissent comme souveraines, et les mamans comme ministres. Jamais le commérage ne s'était montré à moi sous un jour plus odieux. Ce ne sont pas des piqûres d'épingle ; on darde l'aiguillon, on enfonce, on tourne le poignard.
Tu ne seras jamais confondue avec toutes ces femmes, douce et bienveillante Marie-Claire ! Dans ta première jeunesse, tu ne songeas point sans doute à renier tes modestes noms ; jamais sans doute des idées de faste ne troublèrent ton esprit ; jamais les sottes appréhensions d'une âme envieuse n'empoisonnèrent ton bonheur ; car jamais je n'ai entendu sortir de ta bouche aucune parole que la prudence, la bonté, disons même la charité chrétienne, eût pu désavouer. Les pratiques religieuses auxquelles les femmes de couleur sont généralement assez fidèles ne sont pas chez toi de vaines simagrées. On sent qu'elles partent de ton cœur, ces paroles consolatrices de la religion, que tu adresses avec tant de charme aux infortunées qui viennent te demander un conseil ou te confier leurs peines. Combien de fois de pauvres femmes esclaves sortirent de ta maison plus résignées à leur sort ! Combien de fois des maîtresses impatientes ou peu modérées apprirent de toi le secret important d'unir la douceur à la fermeté, la prudence à la force !
Le jargon créole ne me déplaisait point dans la bouche de Marie Claire S L'amour s'accommode assez bien de ce langage pour ainsi dire enfant : l'amitié serait-elle plus difficile ? Il est pourtant bon de faire connaître aux étrangers certaines particularités de cet idiome. Si une Créole française vous dit par exemple qu'elle vous aime trop, ne voyez pas dans cet adverbe l'intention d'exprimer un excès de sentiment ; trop ne signifie ici que beaucoup, et, pour certains hommes et de la part de certaines femmes, ce beaucoup souvent n'est pas assez. Vous prie-t-elle de lui nouer sa robe, elle vous dit amarrez-moi, ou mieux, marrez-moi. Veut-elle se débarrasser des mains d'un poursuivant trop vif, elle s'écrie : Larguez-moi. Il faut avouer que ces expressions, et bien d'autres que je pourrais citer, sont fort drôles. Cependant quel est le langage si rebelle que le sentiment ne sache adoucir, quel est le terme si baroque dont le cœur ne puisse vire une expression touchante ? Cet effet magique du sentiment, on le reconnaît dans quelques chansons créoles que je citerais, si le créole pouvait être lu.
mardi 24 mars 2009
Des créoles françaises
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