vendredi 6 mars 2009

Retour en France

Ravages de la fièvre jaune
La mort de B…
Mon retour en France

Cependant
la terrible maladie connue dans l'Amérique espagnole sous le nom de vomito negro et ailleurs sous celui de fièvre jaune, exerçait d'affreux ravages. Pendant le mois d'août qui venait d'expirer, cinq cents étrangers, parmi les catholiques seulement, avaient été portés au Campo Santo. L'hôpital de San Juan de Dios, cette hôtellerie de la mort, ne désemplissait pas d'infortunés voyageurs qui, presque tous, en étaient à leur dernier gîte. Les capitaines de navires envoient presque toujours leurs malades à cet hôpital ; celui de San-Ambrosio est pourtant moins meurtrier, et peu d'étrangers y vont. C'est bien de la fièvre jaune qu'on doit dire : Principiis obsta. A la moindre pesanteur de tête, suivie de douleur dans les reins, vite un docteur. S'il est quelque remède efficace, et le docteur don Manuel Franc passe pour en posséder un, c'est surtout par la promptitude des secours et par la sévérité du régime qu'il vaut quelque chose *.

* En 1820, on a employé à la Havane, comme un remède plus heureux que tous ceux dont jusqu'alors on avait fait usage, l'huile d'olive prise intérieurement à haute dose.

On s'étonnait de l'impunité avec laquelle je bravais un climat si perfide. J'étais à cet égard comme les gens du pays, pour qui les ravages du vomito negro ne sont plus que des scènes auxquelles ils sont étrangers, ou des nouvelles dont ils parlent avec indifférence. Il y avait pourtant telle de ces nouvelles qui ne laissait pas d'intimider. Un médecin anglais qui avait passé déjà plusieurs années dans l'île, et qui pouvait se croire acclimaté, arrive de Matanzas à la Havane; le vomito l'atteint; au bout de quelques jours il n'est plus. Un Marseillais de ma connaissance, qui était dans l'île depuis deux ans, venait d'éprouver le même sort, lorsque je vis arriver B…

Par je ne sais quel mouvement spontané, mon imagination repoussa celui que je revoyais néanmoins avec tant de plaisir. «Je me marie, me dit- il , avec doña Dolores. Il faut faire une fin.» Je le félicitai de ce parti; mais en moi-même je lui en voulais d'avoir quitté la campagne au fort de l'épidémie. J'aurais été vous voir à l'habitation, lui dis-je, mais me voilà sur mon départ, et je ne puis pas quitter la ville. Si du moins les noces avaient lieu bientôt, je pourrais encore être témoin de votre bonheur. Dans une quinzaine, me répondit-il. Demain, nous allons aux fêtes de Regla, et vous y viendrez avec nous ; dans la semaine nous nous occuperons des préparatifs.

Le lendemain, qui était le 8 de septembre, les fêtes de Regla n'eurent point lieu, parce que celui qui devait tenir les jeux ne put pas s'entendre avec l'alcade M…a , et qu'une force armée

suffisante fut en conséquence envoyée pour empêcher qu'on ne jouât. Mais le fermier des jeux et l'alcade s'entendirent deux jours après, et les fêtes qui doivent durer huit jours commencèrent. Que dirai-je de ces fêtes? On y joue un jeu horrible, on y danse, on y assassine, on y voit pêle-mêle des militaires, des filles et des moines ; on y étouffe de chaleur, on y est dévoré par la poussière; on s'y ennuie à mourir : mais c'est du bon ton d'y aller.

Nous y allâmes le dimanche suivant, B......, doña Dolores, une de ses cousines et moi. Nous poussâmes jusqu'à Guanabacoa, et de là aux bains d'eaux minérales de Barreto. Au retour,

B me dit en espagnol : Amigo, tengo dolor de cabeza, mon ami, j'ai mal de tête. Eh bien, lui répondis-je, nous appellerons le docteur don Manuel.

Durant le jour, pendant la nuit, l'intervalle de mer qui sépare Regla de la Havane est sillonné de mille canots pleins de passagers qui vont ou reviennent. Là, comme aux combats de taureaux, on peut apprécier la richesse de la langue espagnole en expressions obscènes et méprisantes. Le plus intrépide langage de nos halles, les plus infâmes propos de nos jours gras sont réservés et pudiques en comparaison. C'est à ceux qui reviennent que les provocations s'adressent; on les accuse d'avoir quitté le jeu, parce qu'ils ont le gousset vide.

J'étais fatigué de ces cris qui se croisaient, de ces assauts d'injures proférées à froid ; j'étais

en même temps inquiet à la vue de B… qui paraissait triste, et n'avait pas un visage rassurant. Après avoir quitté doña Dolores et sa cousine, je l'accompagnai à sa demeure, et je recommandai fortement à ses hôtes, s'il se trouvait mal , d'appeler tout de suite le docteur don Manuel Franc, dont je donnai l'adresse.

B..... se trouva mal dans la nuit; on alla deux fois chez le docteur; il était sorti pour d'autres malades; car le nombre de ceux que la fièvre jaune atteignait d'un instant à l'autre était prodigieux. J'allai voir mon ami de grand matin. La rencontre d'un docteur qui n'était point celui en qui j'avais confiance, me parut de mauvais augure. B...., était déjà en délire. Je m'approchai de lui, je lui parlai, il ne me reconnut point Mais pourquoi retracerais-je des scènes

trop douloureuses,? Il n'est plus cet ami généreux, et du moment que je l'eus perdu, je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, je n'aspirai plus qu'au moment de partir. Doña Dolores et sa mère, ainsi que Mme S furent très sensibles à sa perte.

Le 26 septembre je fis mes adieux. Le lendemain, qui était un dimanche, après la messe de madrugada, du point du jour, je me rendis au port où je devais m'embarquer sur le brick la Marie-Antoinette, de Caen. J'allais mettre le pied dans le canot, et je donnais quelques reales au nègre qui m'avait accompagné, quand il me dit avec attendrissement : El señor va en su tlerra*?

* Monsieur retourne dans son pays ?


Je ne pus lui répondre que par un signe : j'étais ému ; le malheureux ne reverra jamais son pays natal !

Cependant je n'éprouvais point cette joie que l'idée de fouler bientôt le sol de la patrie aurait dû m'inspirer. Mon cœur sentait au contraire une indicible oppression. En attendant qu'on appareillât, mes yeux se promenaient tour à tour sur les édifices principaux de la ville que j'allais quitter, et tout dans cette ville me rappelait mon ami. Au clocher de San-Francisco flottaient des pavillons de diverses nations. Il y avait jubiléo à la chapelle du Tiers-ordre. La

maison où B avait rendu le dernier soupir n'était pas loin de là. Ces images de fêtes, ce souvenir de mort me déchiraient l'âme. A la veille de jouir enfin du calme, après les orages d'une vie longtemps agitée, l'infortuné n'avait donc trouvé que le repos éternel ! Il n'avait donc pu recueillir en ce monde le fruit de son courage, de ses vertus, de ses lumières, de son esprit vif et brillant, de ses qualités aimables! Et la fortune, trop bien d'accord avec l'indolence philosophique, dont il avait toujours fait profession, n'avait pas cru devoir lui accorder d'autre faveur qu'une mort soudaine et prématurée !

Enfin on appareille, et déjà nous approchons du Morro. Mais quelles sont ces deux femmes qui sortent d'un volante et mettent pied à terre auprès du fort de la Punta. Ah! je les reconnais ; doña Dolores et sa mère viennent dire un dernier adieu à celui que la plus douce amitié liait au compatriote d'un père, d'un époux. Les mouchoirs de ces dames flottent dans l'air; je réponds à leurs signes avec mon chapeau. Mais toutes les voiles sont déployées et le navire prend son vol sur l'Océan.

Bientôt le Morro est doublé, le fort de la Punta se dérobe à mes yeux ; mais j'aperçois encore la carrière blanche qui est auprès du fuerte del Principe; j'aperçois la casa de Beneficencia : entre ces deux objets est le Campo- Santo. Repos à ceux qui habitent cette demeure! Repos à toi, vieux nocher qui ne feras point le récit de ton dernier voyage! Repos à toi, jeune enfant de l'Italie, ami généreux, que le monde ne connut point quand il te posséda. Sans doute, elle retournera plus d'une fois au champ de douleur, cette beauté qui t'avait su connaître; sans doute, accompagnée de sa mère, elle visitera plus d'une fois encore cette terre où dorment pour toujours deux fils de la belle Parthenope. Plus d'une fois mon imagination verra ces femmes sensibles et pieuses répandre une eau consacrée sur le sol qui recouvre des cendres chéries ! Repos à toi, ami généreux! moi, je retourne au sein de l'Europe agitée; cet Océan dont les flots soulèvent le navire qui m'emmène, est la trop fidèle image des secousses qui m'attendent encore.

Pendant trois jours nous eûmes en vue les côtes de l'île de Cuba. J'avoue que mon cœur ne se sentait pas moins serré à leur aspect qu'il le fut, à mon départ de Marseille, quand mes yeux se tournèrent pour la dernière fois vers les montagnes au-delà desquelles est situé le lieu qui m'a vu naître. C'était surtout le soir que cette impression de tristesse était plus profonde: à cette heure où des vapeurs teintes de rose flottaient au-dessus de l'île, en contemplant cette couleur la plus douce qui puisse charmer la vue, et décorer les cieux, je sentais mon âme d'inonder, pour ainsi dire, de mélancolie, à cause que les ténèbres approchaient, et que la fuite du jour me rappelait la mort et l'absence.

La traversée fut heureuse. Les attentions du capitaine, M. Thomasy du Croisic, brave et excellent Breton, me la rendirent aussi douce qu'il était possible. Nous arrivâmes à Cherbourg après quarante jours de traversée.

Je n'ai à montrer aux curieux ni pierre, ni coquille, ni plante, ni fiole contenant de l'eau prise dans quelque fleuve célèbre; mais j'ai pour moi des souvenirs dont quelques-uns me toucheront toute ma vie. N'ai-je donc rien rapporté des productions de ce pays-là? L'autre jour, en feuilletant mon Plutarque , je fus surpris d'y trouver un de ces petits papillons couleur d'or qui voltigent autour des manguiers, et je me suis rappelé l'avoir pris à Guanabacoa le jour où nous y allâmes, c'est à dire l'avant-veille de la mort de mon ami. Un papillon n'est-il pas digne d'être l'emblème d'un voyageur ? aussi le garderai-je.

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