Maladies des nègres
Sort des nègres de ville
Les affranchis
La conspiration d'Aponte
Quel est le sort des nègres, après qu'ils ont été vendus? Mon ami B.... nous à fait connaître comme on les traite à la campagne. Son tableau n'est point exagéré. Dans les villes, ces infortunés sont moins à plaindre. Mais avant de les montrer dans cette autre position, disons un mot de quelques maladies auxquelles ils sont sujets, et surtout de celles dont les maux, se combinant avec les peines morales, deviennent ainsi les plus dangereuses de toutes.
La lèpre, ou mal de saint Lazare, n'est que trop commune à la Havane. Quelques uns en cherchent l'origine dans le trop fréquent usage et la mauvaise qualité de la chair de porc. On prétend même que cette viande est d'autant plus insalubre que l'animal s'est nourri davantage du fruit d'un certain palmier qu'on nomme royal. Ce qu'il y a de certain, c'est que les nègres importent journellement d'Afrique cette cruelle maladie, dont l'abus de la chair de porc augmente peut-être l'intensité.
La Cachexia africana, maladie peu traitée dans les livres de médecine, fait périr en Amérique , dès les premiers temps de leur arrivée, un grand nombre de nègres. Elle commence par une profonde tristesse, et un engourdissement presque total des esprits vitaux. Les regrets que ces infortunés Africains éprouvent loin do la terre natale, sont la principale cause de ce dépérissement cruel, de cette destruction chaque jour plus visible, et qui n'est que trop souvent accélérée par les traitements barbares qu'on leur fait subir. Les symptômes ultérieurs sont des appétits contre nature, un goût déréglé pour du bois, de la chaux, de la terre, etc. Un marasme complet termine la maladie, et dérobe ces infortunés à une plus longue série de maux.
Un petit nègre mina, appartenant au P. Labat, mangeait de la terre pour se faire mourir : «Je ne sus, dit ce religieux, son chagrin que quand il ne fut plus temps d'y remédier. Il avait un frère qui appartenait à un de mes voisins; comme on ne savait pas qu'ils fussent frères, parce qu'ils n'en disaient rien, on ne pouvait pas deviner que leur chagrin venait de n'être pas ensemble chez le même maître, ce qui aurait été facile; de sorte qu'ils prirent la résolution de se faire mourir, afin de retourner dans leur pays et chez leurs parents. Le mien mourut le premier; son frère le suivit peu de jours après. Quand je le reprenais de ce qu'il se faisait ainsi mourir, il se mettait à pleurer; il disait qu'il m'aimait, mais qu'il voulait retourner chez son père. » Et voilà les êtres que des Européens extravagants refusent de croire semblables à nous; oui, certes, c'est nous bien souvent qui ne leur ressemblons guère! Ah! s'ils retrouvaient les arbres les plus remarquables de leur patrie, peut-être seraient-ils moins dominés par le chagrin de l'avoir perdue ; s'ils pouvaient encore, au lever du soleil, épier religieusement le réveil des fleurs du baobab fermées pendant la nuit; si ce roi de l'empire végétal, cet objet d'une espèce de culte, prêtait son éclat et sa pompe à la terre qu'ils arrosent de leurs sueurs, peut-êtreêtre s'y trouveraient-ils moins étrangers et moins à plaindre ; peut-être le nombre de ceux qui périssent par suite de leur transplantation serait-il moins effrayant!
Si l'on calculait la population noire actuelle d'après le nombre de nègres qu'on introduit chaque jour dans la colonie, on trouverait cette population trois fois plus considérable, pour le moins, qu'elle ne l'est en effet. Dans les six derniers mois de 1817, il est entré, à la Havane, dix mille trois cent sept nègres. Dans les deux semestres de 1818, l'importation s'est élevée beaucoup plus haut. Mais combien la douleur, l'incurable douleur, qui rêve sans cesse la patrie à jamais absente, n'en a-t-elle point moissonnés?
Ce n'est pas qu'ils ne trouvent, en Amérique, des images consolatrices 'dans un grand nombre de productions analogies à celles de leur pays ; il en est même dont cette partie du monde leur est redevable, entre autres le pois d'Angola, qui est d'une fécondité si merveilleuse. Le père Labat dit, en parlant des pois d'Angola: « Ils ressemblent assez à nos petites fèves, excepté pour la couleur; car ils sont bruns; aussi viennent-ils de la côte des nègres. » Ne semble-t-il pas que les Européens, même parmi les plus instruits, sont condamnés à déraisonner, toutes les fols qu'ils ont à parler des Africains! Passe encore pour les sottises; mais la barbarie, l'inhumanité Hâtons-nous, pour soulager l'âme de nos lecteurs, de mettre sous leurs yeux un tableau moins affligeant. Il nous sera offert par les nègres de ville.
Jetons un premier trait. Avoir un grand nombre d'esclaves domestiques, c'est un luxe dont se piquent les Havanais opulents. On cite le comte de Baretto pour en avoir plus de soixante. Ces esclaves-là, bien certainement, ne sont pas accablés de travail; ils ne servent qu'à meubler les grandes maisons. C'est bien plutôt l'oisiveté qui leur pèse; aussi le libertinage est-il grand parmi eux, et leur insolence n'est pas moindre.
Nous l'avons déjà dit, les nègres de la Havane ne sont pas fort respectueux envers les blancs. J'ai entendu un nègre batelier qui, se disputant avec un blanc, ne respectait pas plus, dans un long débordement d'injures, la nation espagnole que la personne du souverain. C'est un tort d'avoir des esclaves; c'en est un autre de souffrir qu'ils deviennent insolens. Une tyrannie inconséquente est doublement criminelle. Les nègres se traitent entre eux de señor et même de caballero; à la bonne heure : mais qu'ils respectent les blancs, puisqu'enfin l'ordre établi lient à ce respect.
On serait porté naturellement à croire que les nègres africains éprouvent des jouissances variées à mesure que les usages, les instruments et les arts d'une civilisation avancée se présentent à leurs yeux. Il est permis cependant de douter que leurs émotions, à cet égard, soient bien vives. Les nègres qui traversent la ville, au sortir des baracones, ne témoignent aucun étonnement de tout ce qu'ils voient. Les cosaques et les kalmoucks n'en témoignaient pas davantage en traversant Paris. Les oreilles, plus que les yeux, paraissent demander des sensations chez les Africains. Tout ce qui fait du bruit les amuse : tambours, cloches, canons. La musique surtout les transporte, et principalement la musique militaire.
Ce serait l'objet d'une étude intéressante, que la manière dont ils apprennent les langues européennes. La nôtre est, pour eux, la plus difficile. Ils viennent au contraire assez facilement à bout de l'espagnol ; mais jamais un bosale ne prononcera la langue française passablement; elle a même beaucoup de sons que repoussent tout-à-fait les inflexions habituelles d'un organe africain.
Comment le jargon créole est-il né? Probablement de l'antipathie qui règne entre le génie de notre langue et celui des idiomes usités chez les peuples nègres. Les premiers bosales qu'on amena dans nos colonies, adaptèrent leur syntaxe grossière à quelques mots français, tels que leur oreille put les saisir dans la bouche de nos flibustiers et boucaniers qui n'avaient pas une élocution très pure. Il se forma un mélange bizarre d'expressions gauloises, de termes de marine et de paroles africaines. Les onomatopées de la langue maternelle passèrent, en grande partie , dans ce jargon naissant. Comme tous les peuples sauvages, les nègres ont beaucoup d'onomatopées; elles s'affaiblissent et se dégradent à mesure que les langues deviennent plus polies et plus métaphysiques. Le génie des onomatopées est presque perdu pour nous.
Parmi les négresses domestiques ; il en est qui sont mises très décemment; d'autres font rire par les contrastes que leur habillement présente : des robes de mousseline brodées , festonnées, des voiles, des schalls de tulle, et point de bas ni de souliers, ou tout au plus de mauvaises savates qu'on va traînant dans la boue. Autre contraste : Un nègre esclave, avec des vêtements assortis à sa triste condition, fait souvent la cour à une jeune négresse esclave comme lui, mais très élégamment vêtue. Je crois pourtant qu'une créole n'avouerait jamais pour son amant un bosale. Les négresses créoles ont tant de vanité, qu'elles ne veulent rien porter sur leur tête; il semble que le joug de l'esclavage ne pèse point sur elles. Les femmes blanches, dépensant beaucoup en robes , mais ayant peu de meubles pour les serrer, se hâtent de les distribuer à leurs négresses» qui s'en parent comme elles l'entendent.
Les négresses espagnoles arrangent leur chevelure laineuse par compartiments et d'une façon très bizarre; elles en font aussi des espèces de mèches qui ressemblent à des cornes. Les négresses et mulâtresses françaises, à cet égard mieux avisées, ont conservé l'usage de cacher leur laine sous un fichu qui leur sied très bien.
Je crois avoir fait une remarque échappée à d'autres observateurs, c'est que les traits du nègre changent peu à mesure qu'il vieillit; et même en cheveux blancs, il conserve, sur sa figure, les formes indécises de l'enfance. Voilà ce qui fait sa laideur. Les petits enfants nègres au contraire sont, en général, si intéressants!
Avec leur tempérament lascif, les nègres doivent aimer la danse; elle est, chez eux, le langage de la volupté. Dans les maisons qui font face au rempart, à droite et à gauche de la porte principale de la Havane, les nègres se rassemblent pour danser chica les dimanches et jours de fêtes. Chaque nation diverse a son cabildo ou chapitre; ou y fait un tintamarre affreux. Vieux et jeunes, hommes et femmes, tous les spectateurs suivent les mouvements de la danse. En dehors même, les sons du tamtam, du bamboula, le bruit des chaudrons, animent ceux qui n'ont pu trouver place dans la salle du bal. La joie de ces pauvres esclaves est très franche ; il y a peu de disputes parmi eux. Un maître accorde assez facilement à ses nègres la permission de se rendre au cabildo, à moins qu'il ne soient enclins à s'enivrer.
Les négresses, tant qu'elles sont esclaves, s'attachent peu à leurs enfants; ils ne leur appartiennent pas. Les négresses libres, au contraire , ont beaucoup de tendresse pour eux. J'ai vu quelquefois des ménages nègres dont le bon accord et les bons sentiments m'ont touché jusqu'aux larmes.
Les Espagnols tiennent, plus que les Français, à donner une instruction religieuse quelconque à leurs esclaves. Le soir, après Voracwn, les esclaves viennent demander, à genoux, la bénédiction à leurs maîtres. On trouve toujours quelque reste des mœurs patriarchales dans cette nation.
Quels que soient les torts du clergé espagnol, je n'ai pas ouï dire que les curés de campagne imitassent la plupart des anciens curés de nos colonies, qui persuadaient au nègre crédule que, pour un salaire convenu, et toujours payé d'avance, ils lui feraient retrouver ou le meuble perdu , ou la poule que les rats avaient déjà digérée. Il est vrai que les franciscains font un débit considérable de cordons de Saint François, qu'on achète un réal, et qu'on place autour des reins et du cou ; mais les nègres ne sont pas les seuls qui paient tribut à une superstition d'ailleurs peu coûteuse. Il est vrai encore, qu'à ce cordon de Saint François, de pauvres bosales suspendent de petits lézards et d'autres fétiches, mêlés à des scapulaires et à des médailles saintes; abus que les zélés franciscains devraient bien empêcher. Il est vrai encore que des casuistes, disciples de Sanchez et deMolina, permettent aux femmes esclaves de violer la défense expresse de Dieu non mœchaberis, pourvu que cette violation se présente à elles comme un moyeu d'acquérir un jour la liberté; et l'on sent bien que l'espoir de la liberté est toujours vif dans le cœur de l'esclave! Une chose remarquable, c'est que telle négresse bosale qui a le bonheur de plaire à un homme riche, obtient sa liberté au bout de quelques années, tandis que telle femme presque blanche, et qui tient à notre race par trois ou quatre générations, gémit dans la servitude. L'esclavage des mulâtres et de leurs descendants me paraît incompatible avec le respect qu'on demande pour l'aristocratie de la couleur.
L'amour n'est pas le seul moyen d'affranchissement qui vienne au secours des femmes esclaves. La liberté récompense quelquefois l'heureuse nourrice qui donna son lait aux enfants d'un bon maître. Souvent aussi l'affranchissement n'est pas total. On libère un esclave d'une partie du prix qu'il a coûté; on lui donne un métier : du moment qu'il n'est plus employé ni au service de la maison, ni aux travaux agricoles, il ne doit journellement à son maître qu'un réal par chaque centaine de piastres déboursées pour le dernier achat et en frais d'apprentissage. Il faut retrancher, des jours de travail, non seulement les dimanches, mais encore un nombre assez considérable de fêtes où le repos n'est point d'obligation, et que l'esclave ouvrier peut employer à son profit. Le labeur des femmes est, comme partout ailleurs, assez peu lucratif; celui des hommes est, en général, beaucoup plus fructueux. On a vu des nègres africains, après s'être rachetés, faire une fortune considérable, et acquérir eux-mêmes un grand nombre d'esclaves. Il en est qui , tourmentés par le désir de revoir leur patrie, y retournent avec les richesses qu'ils ont amassées, et vont figurer parmi les principaux de leur nation, dont ils furent jadis le rebut. Les facilités offertes à l'affranchissement ont multiplié, plus que dans toute autre colonie, les nègres et hommes de couleur libres.
A la Havane > cette classe est répandue principalement dans les faubourgs. On a calculé que, dans un intervalle de dix années, depuis 1800 jusqu'à 1810, elle y a augmenté dans la proportion de deux-cent quatre-vingt-quinze pour cent. D'un autre côté, à Santiago et à Baracoa, elle a diminué'; mais à Holguin, elle s'est accrue dans le prodigieux rapport de trois cent cinquante-trois pour cent, et à Bayamo, dans celui de cent vingt-huit.
Cet accroissement des hommes de couleur libres, si touchant et si doux aux regards de l'humanité, doit inspirer, nous l'avouerons, des craintes plus ou moins fondées à la politique vigilante. Il n'est donc que trop vrai ce mot de Pitt déjà cité, que le principe de l'esclavage, dans les colonies, renferme une masse énorme de vices et de crimes; il n'est donc que trop vrai, puisque, dans ces lieux impurs, le premier des biens, la liberté, peut devenir un fléau funeste! Les seuls esclaves sont appelés negros ou mutates suivant la couleur. Les noirs libres ne sont que morenos , et les mulâtres libres, par dos.
L'orgueil des nègres libres est plus qu'une parodie de la fierté espagnole. Un garçon menuisier nègre qu'on demandait pour un ouvrage à faire dans le voisinage , ne voulait pas sortir dans la rue, parce qu'il n'avait pas un pantalon assez propre. On sent combien ces hommes doivent être humiliés par les distinctions éternelles que la couleur met entre eux et les blancs. Plusieurs ont acquis de l'instruction; il est même des nègres esclaves qui savent lire et écrire; peut-être le temps n'est pas éloigné où l'on établira dans les habitations des écoles d'enseignement mutuel : il y a bien, dans certaines têtes, assez d'inconséquence pour cela.
Depuis quelques années, la classe des affranchis est singulièrement agitée. Sans cesse des bruits sinistres courent sur leur compte, et l'on dirait qu'on ne les fait paraître si redoutables que pour les enhardir davantage. Le u5 juin 1818, on craignit un soulèvement, et les habitants paisibles conçurent des alarmes assez vives. On menaçait à la fois d'un débarquement d'insurgés aux environs de Matanzas, et d'une insurrection prête à éclater de la part des affranchis. L'île de Cuba est travaillée par l'esprit de faction ; il est impossible de ne pas s'en apercevoir : et s'il est vrai, comme on l'assure, que certaines maisons de la Havane sont intéressées dans les Armeniens des corsaires insurgés, il ne l'est pas moins que des agents de troubles cherchent à répandre les ferments d'une révolution future.
En 1812, une conspiration terrible, si du moins les détails qu'on en donne ne sont pas en partie controuvés, fut sur le point d'anéantir la colonie. Un nègre, nommé Aponte, qui possédait une fortune d'environ quarante mille piastres, devait se mettre à la tête des révoltés, avec le nom de roi. Ses ministres et ses principaux généraux étaient nommés. On devait massacrer en même temps tous les blancs mâles et toutes les femmes noires. Les nègres auraient pris pour épouses les femmes blanches. De grands désordres avaient déjà commencé dans les campagnes. Ces premiers désordres entraient dans le plan des conjurés. Pendant l'absence d'une partie des troupes que te gouvernement n'avait pas manqué d'envoyer sur les lieux, ils auraient mis le feu aux faubourgs. D'autres troupes auraient alors quitté la ville, dont les conjurés seraient restés à peu près les maîtres. Cette conspiration fut éventée par la femme même d'Aponte, qui, ayant écouté aux portes pendant un des conciliabules présidés par son mari, fut révoltée, comme on peut croire, du sort qu'on réservait aux femmes noires, et se hâta de prévenir le gouverneur. Voilà comme on raconte l'événement. Quoiqu'il en Soit , d'Aponte fut promptement pendu avec huit de ses complices.
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