mardi 10 mars 2009

Une vente de Nègres

Une vente de Nègres

Les ventes de nègres sont annoncées par un petit billet imprimé qu'on reçoit avec le diario. Les acheteurs arrivent et se tiennent, jusqu'à l'heure indiquée, dans l'avant-salle où logent les gardiens. Les nègres sont tous renfermés dans la grande pièce couverte, et la porte qui doit s'ouvrir pour les acheteurs est assaillie de grand matin par ceux-ci ou par leurs agents. C'est un spectacle singulier que l'ardeur ou pour mieux dire la rage avec laquelle on se dispute une place auprès de cette porte. Tel de ces hommes qui n'a sur le corps qu'un pantalon de toile et une chemise, est tout inondé de sueur. Dans les temps de disette que nous avons vus, jamais queue ne se montra si affamée à la porte des boulangers.

Enfin l'heure sonne, et la porte s'ouvre. Non . rien ne peut rendre l'étrange horreur de ce spectacle. Les acheteurs ou ceux qui agissent pour eux se précipitent sur les malheureux nègres. Chacun en ramasse le plus qu'il peut, afin d'avoir de quoi choisir. Quand on vient pour faire une emplette considérable, on amène plusieurs hommes, qui serrent contre la muraille le plus de nègres qu'il est possible d'en circonscrire, soit avec leurs bras soit avec leurs mouchoirs. Quels cris ! quels gémissements épouvantables! surtout parmi les femmes, qui, par la position de la pièce qu'elles occupent, se trouvent exposées les premières à l'irruption des barbares. C'est bien alors que se renouvelle dans l'esprit de ces malheureuses l'idée qu'on ne les enleva de leur pays que pour les manger. La fureur avec laquelle on se précipite sur elles ne leur laisse aucun doute. Elles se tiennent toutes embrassées, et donnent les signes du plus violent désespoir. Les acheteurs s'efforcent de les rassurer; mais il en est dont la physionomie est si peu rassurante! On fait ensuite le choix, et l'on rejette du groupe d'abord formé ceux ou celles qui ne conviennent pas, pour en prendre qui ont été rejetés ou négligés par d'autres acheteurs.

Les esclaves qu'on a choisis reçoivent un vêtement, et les femmes dès lors pleurent un peu moins. La vue d'une grande chemise toute blanche commence leur consolation. Quelquefois sur le derrière de ces chemises, sont écrits le nom du maître et un nom particulier qui deviendra celui de l'esclave. Pour achever la consolation commencée, on leur donne à tous, hommes ou femmes, un cigare.

Mais il arrive quelquefois que des frères, des sœurs, un père et son fils se trouvent dans des groupes divers. Alors ils se montrent de la main ; alors ils s'appellent, et les pleurs et les cris recommencent. On a soin de vendre ensemble la mère et l'enfant, lorsque celui-ci a besoin encore des secours maternels; mais si les enfants sont un peu grands, on n'y regarde pas de si près. Les petits garçons pleurent d'abord en voyant pleurer leur mère, bientôt ils reprennent une figure riante.

Une femme blanche tenant par la main un petit enfant, venait d'acheter trois négrillons. Elle les montrait à son fils, et les petits esclaves caressaient déjà leur jeune maître, quoique celui-ci les repoussât en disant qu'ils étaient noirs.

Je ne dois pas oublier deux cérémonies que tous les acheteurs ne font pas. L'une est assez inutile; l'autre blesserait la pudeur, s'il pouvait y avoir quelque pudeur où il n'y a plus de sentiments humains. Quelques acheteurs disent par forme d'interrogation à chacun des esclaves qui sont en leur pouvoir : Vendido, es-tu vendu? II faut que le nègre réponde affirmativement ou par un signe de tête, ou de vive voix, s'il sait assez d'espagnol pour cela. Par la seconde cérémonie, on soulève le pagne ou bien la chemise qu'on vient de donner aux esclaves, et l'on jette un coup d'œil rapide sur la seule partie de leurs corps qu'ils ont coutume de cacher. Les deux sexes sont sujets à des hernies dont la nature des travaux auxquels on les destine peut aggraver le danger.

Les femmes étaient toutes rassurées et habillées, lorsque j'entendis des cris perçants qui partaient d'un appentis où était la cuisine, et qui servait en même temps de retraite à quelques nègres accroupis autour du feu. C'était une jeune négresse, ayant un bandeau sur les yeux, et menacée de perdre la vue, qui criait ainsi, à mesure que le départ successif de ses compagnes, qu'elle n'entendait plus ni parler, ni pleurer, la laissait dans une solitude à chaque instant plus profonde.

Le silence régnait enfin dans la cour. Acheteurs et achetés passaient dans le vestibule. Ceux-ci étaient comptés, classés; les autres payaient. Un nègre pieza, homme ou femme, se vendait alors quatre cent vingt piastres; la seconde classe, qui est celle des muleques, quatre cents ; et la troisième, celle des mulecones, trois cent quatre-vingts. Deux mois auparavant un nègre pieza ne se vendait à la Havane que quatre cents piastres, et à Santiago trois cents. Abominables Chrétiens, s'écrie Voltaire quelque part, les nègres que vous vendez douze cents francs, valent douze cents fois mieux que vous ! Le prix des nègres à Santiago était encore à peu près le même qu'à Saint-Domingue, avant la révolution.

On classe les nègres par leur taille, au moyen de deux petites barres noires tirées sur l'un des jambages de la porte dont nous avons parlé. Autrefois on vendait à un an, à dix-huit mois de crédit; on ne vend plus guère aujourd'hui qu'au comptant.

Cependant la jeune négresse aveugle était venue d'elle-même à la porte du vestibule, qui s'ouvrait sur la cour : elle soulevait son bandeau, elle était impatiente de ne pas voir ; elle prêtait avidement l'oreille, et elle pleurait; elle brûlait de savoir ce que ses compagnes étaient devenues, et ce qu'elle allait devenir elle-même.

Mais toute la cargaison n'est pas vendue le même jour; il reste une queue de nègres malfaits, malades, aveugles. Il se trouve des gens qui spéculent sur ces queues de cargaison. On achète un nègre malade cinquante ou cent piastres, et on le guérit ou on le perd. Mais que fait-on des nègres aveugles ou tout-à-fait incurables? Je n'ai pu avoir de donnée satisfaisante là-dessus.

O vous que je ne veux pas honorer du nom d'âmes généreuses, mais de celui d'âmes humaines, parce que l'humanité est encore plus rare que la générosité, vous qui n'avez pas eu besoin de voir les misères de l'esclavage pour en solliciter le remède, recevez ici l'hommage d'un homme qui les. a vues ces incroyables misères. Plus d'une fois, au sein d'un monde frivole et tout occupé de ses plaisirs, votre voix éloquente a retenti sans fruit, comme l'aurait fait un arrangement de paroles plus ou moins savamment arrangées pour charmer l'oreille et piquer la curiosité; puissé-je moi, qui les ai vus, ces effroyables maux, trouver des expressions qui rendent amères les jouissances d'un luxe qu'ils alimentent, et des images qui apparaissent dans la joie des festins somptueux, comme ces paroles foudroyantes qu'une main mystérieuse traça jadis au festin de l'impie Balthazar. Mais quoi! je me suis rendu moi-même indigne de les proférer, ces grandes et formidables paroles; j'ai osé mettre un prix à mon semblable ! Il est vrai qu'après avoir passé un acte trop odieux, je n'ai pu le comprendre, et que le mot d'esclave a cessé d'être intelligible pour moi, du moment que la chose a été mise en ma possession.

On te comptera parmi les défenseurs de l'humanité outragée, toi que j'ai déjà nommé; toi, qui seras l'éternel honneur de notre langue, et qui aurais pu l'être de la raison même, si trop souvent tu n'avais pas confondu dans tes proscriptions ingénieuses les illusions utiles avec les croyances funestes, les préjugés profitables au bonheur des hommes avec les erreurs qui nuisent à la société! Et toi aussi, peintre majestueux de la nature, toi qui commences une dissertation, d'ailleurs peu exacte sur les infortunés Africains, par ces heureuses paroles qui rachètent bien des erreurs de physique et d'histoire naturelle : Je ne puis écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur état ! Et vous, hommes vertueux, Wilberforce, Clarkson, Anthony Benezet, puissent un jour vos noms vénérables être prononcés par les mères Africaines avec autant de tendresse et de plaisir que le nom de leur époux, du père de leurs enfants !

Si des considérations de haute politique déterminèrent Pitt et Fox, dans le sénat Britannique, Bernstorf et Schimmelmann, dans le conseil Danois, à suivre, à propager l'impulsion donnée aux esprits par la vertu désintéressée, faut-il pour cela ne leur en témoigner aucune reconnaissance? Non certes : il est, hélas! si rare que la politique suive les conseils de l'austère sagesse, et l'inspiration des hommes de bien !

Ce fut un beau jour sans doute pour l'humanité, celui où la loi sur l'abolition de la traite passa enfin, malgré l'opposition des intérêts contraires. Le respectable M. Clarkson, en rendant compte de cette séance mémorable, dit qu'au moment où le bill fut sanctionné, un rayon de soleil, comme pour éclaircir une fête si touchante, sortit des nuages dont le ciel était couvert. Malheur aux âmes froides, qui, dans cette remarque d'un cœur sensible, ne verraient que la petitesse d'un esprit superstitieux!

Non, je ne puis non plus vous oublier, vous, savant ecclésiastique, qui, pour ramener les Européens à des sentiments plus humains envers la race africaine, avez pris soin de recueillir les exemples de vertu, de talent et de savoir qui vous ont semblé combattre en sa faveur; comme s'il était nécessaire que ces infortunés fussent savants et vertueux pour qu'ils parussent être nos frères; comme si tant de nations asiatiques ou américaines, plus barbares qu'eux, et moins susceptibles peut-être de civilisation, nous offraient dans leur grossière et constante ignorance, un prétexte pour les traiter en brutes! Hélas! ce n'est point par leurs dispositions à la vertu, aux sciences, aux travaux du génie que les enfants de l'Afrique sont nos frères; c'est bien surtout parce qu'ils ont les mêmes défauts, les mêmes vices, les mêmes misères que nous. Qu'un blanc brutal et orgueilleux ne s'avise pas de regarder les fils du Zaïre et du Kalabar comme des animaux stupides, comme des êtres inférieurs à notre nature ! Quand on songe que les grandes inspirations du christianisme, que les sublimes pensées de la philosophie n'empêchent pas ces blancs si fiers, de courber leur front sous le joug avilissant du despotisme, toutes les fois que le despotisme parvient à tromper la vanité par l'intérêt personnel, à réprimer la jactance par la terreur ; quand on songe à tant d'exemples d'abjection que nous présentent nos propres annales, on voit combien peu il en coûterait pour anéantir cette prééminence européenne qui nous enfle tant le cœur, et que nous devons à des circonstances heureuses dont nous sommes toujours prêts à nous laisser ravir le fruit!


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